Comment peut-on être pacifiste intégral ?
Article mis en ligne le 1er octobre 2012
dernière modification le 10 novembre 2014
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On me suggère de raconter mes débuts à l’Union pacifiste, je le fais volontiers, mais je ne crois pas que ça intéresse grand monde.

C’est du type  : « Comment peut-on être persan ? », le fameux texte de Montesquieu. « Comment peut-on être plouc ? » et ça ne s’explique pas !

Remarque générale : la tendance du moment est de vouloir orienter les publications vers un thème général. Rassu­rez-vous : je ne vais pas faire de la sociologie de bazar, mais est-ce bon signe ? Ça veut dire qu’on se sent perdus sans ligne directrice, sans repère. Alors, on fait comme au service militaire : on redresse. « Je ne veux voir qu’une seule tête ! » Alors que la liberté, c’est la flânerie, le délire dans l’imaginaire. Et c’est ça qui fait peur ! C’est ça aussi qui est au cœur de l’expression libre, avec un thème, évidemment, et d’autres qui foisonnent tout autour. J’en rajoute  ? Oui, Marcel Proust, quand on lui disait qu’il n’avait respecté aucun ordre, répondait : « Mon œuvre est bâtie comme la cathédrale de Rouen, c’est du gothique flamboyant. » Et Céline répète la même chose, toujours, obstinément, et, à force, ça fait une œuvre lancinante, dont le thème central est la guerre, la méchanceté des hommes à perpétuité... Je ne dis pas qu’à l’Union pacifiste, on n’est pas libre, mais il est difficile d’échapper à l’air du temps. Et puis, j’ai peut-être tort ?...

Cette fois, je passe aux aveux. Les deux tortionnaires qui m’ont amené à l’UP s’appellent Thérèse Collet et Raymond Rageau. Mais je connaissais Lecoin, Le Canard enchaîné, Gaston Couté, Émile Guillaumin, ces anarchistes paysans qui n’obéissaient jamais. J’ai donc été élevé dans un monde insoumis !

Alors quand, avec trois copains, on a créé Le Provisoire, le « mensuel du Berrichon évolué », inévitablement, on était, comme une centaine de journaux des années 1970, complètement irrécupérables. On tirait tous azimuts, partout où il y avait un représentant de l’autorité ! Rien de théorique, ça venait du cœur avant tout. Prévert, Queneau m’avaient appris à désobéir. Dès le numéro 8, nous sommes poursuivis pour « diffamation et injures envers l’armée ». Thérèse me dit : «  Tu vas écrire dans Union pacifiste, mais surtout NE CHANGE PAS TON STYLE ! Et puis on va te défendre devant le tribunal.  »

Et c’est ainsi que Le Provisoire, publication dérisoire par le nombre d’exemplaires, fut défendu par Pierre Vidal-Naquet, Henri Alleg, ex-directeur d’Alger républicain, qui avait été torturé en tant que communiste et qui avait publié son expérience de la torture (La Question) en Suisse, la France lui étant interdite. Claude Bourdet, co-fondateur de Témoignage chrétien, et du Nouvel observateur, général de réserve et compagnon de la Libé­ration, avait pris notre défense ! Cette petite affaire devenait pour nous nationale et elle justifiait qu’on pût écrire dans Union pacifiste, que je connaissais déjà, comme je connaissais Le Réfractaire, Le Monde libertaire, puisque j’étais, dans l’Indre, le point de chute de la tendance « École émancipée » à la FEN. Jean-Gabriel Cohn-Bendit en était un animateur et la Libre-Pensée nous soutenait aussi, comme la Ligue des droits de l’homme, le journal communiste local, La Marseillaise...

Très vite, Raymond m’a fait connaître Cabu, Font et Val, le professeur Choron, Cavanna, Mouna et Héraclès, des Éditions du Cherche-Midi, où avait lieu une fête en guise de présentation du livre de Cabu : À bas toutes les armées ! Dans un coin, Léo Campion, qui avait été très connu par sa fidélité au Grand Orient, le carac­tère désarmant de ses chroniques sur FranceInter, chansonnier comme il en existait dans les années 1950 et 1960. Poète populaire et très érudit en même temps. Autant dire que je n’étais rien auprès de ces gens-là ! Et pourtant des journalistes comme Roger Monclin, déserteur et ancien de Paris-Inter m’avait envoyé un mot : « Tu es poursuivi en justice par l’armée, c’est l’acte de naissance de ton journal ! Ça va continuer, j’espère... »

Et Thérèse me relançait pour mon article mensuel. Il ne fallait pas parler d’autre chose que de l’armée. L’Union pacifiste avait son siège rue Lazare-Hoche, à Boulogne, et si l’on demandait la rue Hoche, personne ne comprenait. C’était le domicile de Thérèse et Raymond. Sur ma route, quand je revenais de la maison d’arrêt de Nanterre, il fallait passer chez Ray­mond et en passer par Raymond. Il débouchait une bouteille de Châteauneuf-du-Pape blanc et il fallait la finir parce que, disait rituellement Raymond : « C’est pour la route ! T’as 250 km à faire ! ». Ensuite, très souvent, il en ouvrait une deuxième : « Il faut la finir aussi. » Bizarrement, je n’ai jamais été soumis à ce qu’on appelait alors l’alcootest. Si j’étais ivre, je conduisais normalement. Disons que j’étais exagérément optimiste.

Quand on a écrit un article dans l’UP, c’est une addiction, on continue. C’est ce que j’ai fait. Thérèse et Raymond me manquent, comme Maurice Laisant... Finalement, vous avez bien fait de me suggérer un thème : j’en suis très ému, et ça me renforce dans l’idéal pacifiste intégral !

Rolland Hénault ou Plouc l’Ancien

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