Mon beau sapiens !

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Qu’elle se casse, la cruche ! On n’a plus besoin d’elle, la coupe est pleine.
ET LA HOTTE EST VIDE. Le père Noël est confiné. Il ne peut même pas sortir acheter ses produits de première nécessité. C’est la crise. La crise sur le gâteux. La hotte est vide, là haut, t’évites… de toucher, de tout chercher, de manipuler. La manipulation n’est pas de mise. Par les temps qui courent, jeux de mains, jeux de vilains ; jeux de filous. Je de philo. La philanthropie n’est plus de ce monde. La cécité fait loi. La hotte est vide. Rien à mettre dedans, rien à se mettre. Tous dedans. C’est le couvre feu. Pour tout le monde. Tout est contaminé. Même les cheminées. Pas question d’y descendre. Sinon des cendres chaudes. Chaud devant. Le virus du capital a infecté toutes les bonnes idées, toutes les bonnes actions du père Noël. Pourtant il est bien portraituré partout, caricaturé. Ça ne me gêne pas, dit-il, ça me fait de la pub, ça me fait exister. Tous ceux qui croient en moi me caricaturent à leur façon. De toute façon, ils ne m’ont jamais vu, je ne suis pas représentable, je ne vais pas m’offusquer de l’image qu’ils me donnent. Simplement, c’est dur d’être aimé par des confinés, des contaminés, des consommateurs, des consuméristes, qui en veulent toujours plus, alors que c’est la crise, la crise sur le gâteau, sur le matos, sur le pathos, partout ; faudrait penser à changer de projet, de vision des choses. Même le sapin n’est plus le bienvenu dans nos jardins publics. Même le public n’est plus le bienvenu. J’ai une hotte pleine de tendresse, de caresses, d’amour ; c’est pour ça qu’elle semble vide. Et je ne peux même pas aller distribuer ces trésors sur la planète. Aujourd’hui, le baiser, le bisou, la caresse, sont des armes de mort. Que n’y pensent-ils pas nos guerriers de toute couleur, de toute colère, de toute forme, de toute foi, de toute flamme, de toute patrie, de toute religion ! Comme ils sont dépassés avec leurs joujoux, leurs flingues, leurs fusils, leurs kalachs, leurs canons, leurs bombes, leurs et cætera hyper sophistiqués. Il leur suffirait de s’approcher de leur proie, quelle qu’elle soit, individuelle ou multiple ; il leur suffirait de la toucher, en toute innocence, de l’embrasser, pour la contaminer.
La nature progresse plus vite que la technique. C’est tout bénéfice. Ohé les tueurs, à la balle et au couteau, tu évites. Il y a aujourd’hui, en plein XXIe siècle, de meilleurs moyens de tuer son prochain. Ah ça marche pas à tous les coups peut-être, il faut bien une part de hasard. Moi-même, quand je me glisse dans les cheminées, je ne sais jamais où je tombe, quand je fais un cadeau, je ne sais pas toujours à qui je le fais, à quel usage cela va servir. Pour certains, je passe pour une ordure, j’ai vu ça : encore une sacrée caricature ! D’autres me couvrent de dorures. Ce sont les mêmes lettres, dans un ordre différent : ordure ! Dorure ! Comme quand tu lances les dés, dans ton godet. Les dés ont toujours le même nombre de faces, les mêmes chiffres. Selon le jet, la façon dont ils se déposent, ta mise n’est pas la même. Voilà à quoi ça tient. Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, qu’y disait l’autre. Sans doute.
Mais si l’air est vicié, après tout, sachez que j’ai plusieurs visages, plusieurs identités, au minimum comme Janus, ou comme le prétendait Sabellius, qui voyait la trinité en une seule personne. Ne suis-je pas un dieu à plusieurs visages, plusieurs visas. Aux autres dieux je ressemble, tête coupée, si je puis utiliser cette expression. Je me neptunise, et j’irai, par les océans, transformer le monde, inoculer un nouveau virus, un nouveau Vitruve, qui rendra les humains plus... humains.

Alors il est descendu, le père Noël, non par les cheminées, qui lui étaient fermées, comme pour tous les papys, lui qui les dépasse tous, en âge, lui le doyen des doyens. Comment se ferait-il admettre dans les foyers alors que tous les anciens sont condamnés, confinés, catalogués comme potentiellement dangereux. Il est descendu, a plongé pour voir l’état des océans. Et là, mon dieu ! Il entend, comme une chanson. Qui ressemble à celle que chantent les enfants pour lui, or il n’y a pas d’enfants, pas d’enfants humains, mais des enfants humides, des enfants humiliés, des enfants par milliers, des enfants poissons, des enfants aquatiques, qui semblent s’adresser aux humains, une chanson, oui, c’est une chanson qui vient des profondeurs.

Mon beau Sapiens/ roi des gorets/tu manques d’envergure / Lorsque tu jettes/ dans la rivière/ Tous tes gadgets, on n’est pas fier/ Mon beau sapiens/ roi des gorets/ Tu pollues la nature.

ET IL VOIT : des cruches, ébréchées, certes, tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ; au milieu des brochets, des bréchets, des déchets, des machins, des trucs, toute une brocante, et tout autour, le monde aquatique, le peuple aquatique, qui semble faire son marché. Et là, le chœur des cachalots, qui narvalent que du plastique, qui en ont marre des découvertes malsaines, des poubelles, balancées dans leur milieu, qui est aussi le vôtre, frères humains.

Tant va le cachalot qu’il a faim et se casse. Mais où voulez-vous qu’il se casse ? Où qu’il aille, il ne trouve que de l’eau. La coupe est pleine. Mais pleine de quoi ? Que d’eau ! Que d’eau ! Que d’eaux usées ! Que d’os usés ! Que d’oripeaux ! Que d’horreurs ! Que d’ordures ! Il se casse, oui, les dents. C’est assez, chante-t-il, avec ses congénères, il faut qu’on se mobydique, il se bat l’aine, comme pour inciter le peuple marin à le suivre. Pendant que sur terre, d’autres animaux sont montrés du doigt. Ah ! Les vaches ! Quoi, les vaches. Sont pas folles, les vaches ; Même la vache se demande si l’on peut rire encore ; le rire de la vache est devenu tabou. Tabou, les damnés de la terre, tous ensemble réagissons. À la vache qui rit, ils préfèrent lavage de cerveau. La coupe est pleine. Allons enfants, cette année ce sera Noël au balconfiné.

Yves Le Car provisoire


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