Réflexions désarmées

Je ne sais si c’est le 8 mai qui m’inspire, ou la fin du confinement. Sans doute un peu des deux. Après la sidération de cet enfermement subi, il est de bon ton de réfléchir au jour d’après. Il faut absolument que l’après ne soit plus comme l’avant. Depuis longtemps, nous ne demandons que ça…

Gouverner, c’est prévoir

Je n’ai pas grand-chose à vous dire au plan scientifique. Sinon qu’il est quand même assez ironique qu’un tout petit coco, invisible, impalpable, ait été capable de mettre à genou un nombre impressionnant de pays dits développés, civilisés. Importants, quoi ! À noter au passage que tous ces pays ont des armées… surarmées ! Et des systèmes de santé qui ont été dépassés.
Claude Angeli, qui suit les affaires militaires pour le Canard enchaîné, nous indiquait dans un article du 8 avril 2020, que dès juillet 2008 le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale annonçait le « risque plausible (…) d’une pandémie massive à forte létalité dans les quinze années à venir ». En avril 2013, le nouveau Livre blanc était encore plus inquiétant… D’autres alertes ont suivi. Dans un autre article (Canard du 6 mai 2020), nous apprenons que l’ambassadeur de France à Pékin, Laurent Bili, avait averti Jean-Claude Le Drian et Emmanuel Macron, en décembre 2019, qu’un dangereux virus était signalé à Wuhan.
Personne n’était prévenu, personne ne savait ? Certes, la casse de l’hôpital public n’aurait pas pu être compensée en quelques jours. Les stocks de masques avaient été détruits. Cependant, où est passée cette belle maxime : « Gouverner, c’est prévoir » ? En complément, je me fais la réflexion (confortée plusieurs fois dans des queues pour entrer dans des magasins) qu’un État ne peut qu’être satisfait de mettre en file indienne 67 millions d’habitants… Je m’éloigne un peu du jour d’après ? Pas tant que ça, tant il est vrai que le fichage médical qui se profile, qui fait suite au fichage des manifestants ces dernières années, nous promet un jour d’après pas vraiment réjouissant.

« Le jour d’après »…

J’évoquais le 8 mai au début. La guerre, donc ! La crise du Covid-19 a obligé chacun d’entre nous à faire le tri entre indispensable et superflu. Il ne peut être question de vivre en perpétuel confinement, avec uniquement ce que nous jugeons indispensable, avec l’interdiction des déplacements, des rassemblements, la fermeture des frontières, etc. Cependant, que ce soit au plan individuel, ou au plan collectif, l’indispensable s’est trouvé réhabilité : santé publique, distribution alimentaire, collecte des ordures, entretien des biens communs (voierie, etc.). Éducation, formation aussi. La culture s’est retrouvée dans un entre-deux, du fait de l’évolution des spectacles vers des rassemblements de plus en plus importants. Mais nous avons vite compris que le numérique, le virtuel, ne peuvent seuls prétendre couvrir le champ culturel.
Et l’économie ? Quelle production ? Quelle croissance ? Qu’est-ce qui est indispensable ? Les voitures, les avions, les respirateurs, les masques, les armes, les ordinateurs ? Je mélange volontairement, car ce débat ne peut être tranché d’un simple coup de baguette magique. Le monde d’après doit prendre en compte cette discussion. Mais en prendra-t-il le temps, alors que l’urgence est de plus en plus urgente. Le pays, le monde vient de faire une pause. Et si on la prolongeait, pour éviter de continuer les bêtises ?
Douce utopie à la Gébé. L’an 01. « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ». À l’Union pacifiste, nous mettons en débat, depuis longtemps, l’utilité de l’armée, de l’armement, des guerres, de la gestion guerrière des conflits. Notre position radicale nous conduit à la proposition du désarmement unilatéral. Une sorte d’an 01 du désarmement.
Force est de constater que, jusqu’à présent, pour le jour d’après, le grand absent est, comme toujours, la réflexion sur l’armée, les armes nucléaires et conventionnelles, les industries d’armement. C’est le grand silence… Pourtant, il suffit de faire quelques comparaisons budgétaires pour en conclure que « ça ne pourrait pas faire de mal ». La décrue des budgets militaires permettrait de dégager de l’argent pour les services indispensables : santé, solidarité, culture, éducation. La lutte contre le réchauffement climatique, et un projet réellement écologique et social créeraient de nombreux emplois.
Bref, un « après » démilitarisé permettrait d’ouvrir de multiples possibles, plus désirables que le monde militarisé qui est le nôtre. Emmanuel Macron, fidèle président d’une France jacobine et militariste, a tout de suite mis en avant un « nous sommes en guerre » très martial. La société qu’il nous propose avec Edouard Philippe, avec son lot de fichages divers, avec ses flics pour tout vérifier, contrôler, avec ses « brigades » (ah, le retour de certains mots…) de traçage des malades du Covid-19, nous promet une mise au pas généralisée déjà bien entamée avec la lutte contre le terrorisme.
Nous évitons des morts avec cette lutte contre la pandémie. C’est une étape indispensable. Mais la mort sociale d’un pays n’est-elle pas un danger réel, pour nos santés mentales ?

Posons les armes

Posons les armes, les uniformes, inventons de nouvelles règles pour des relations humaines apaisées. Le jour d’après ? Je suis, pour ma part, atterré par le fait que, dans tous les projets, interviews, écrits, manifestes qui circulent, ne soit jamais pris en compte un vrai projet de désarmement. Les plateformes fleurissent, les projets projettent, et les armées perdurent, les conflits s’amplifient partout dans le monde.
Avec les quelques rares associations, individus, qui remettent en cause un monde militarisé à l’excès, portons cette idée d’un monde sans armées, seul véritable an 01 à construire. Et pour que ce monde ne soit pas remis éternellement aux calendes grecques, l’Union pacifiste continuera à faire entendre sa voix particulière pour un désarmement unilatéral immédiat.

Jean-Michel Lacroûte