L’Exil et le Royaume

Combien de parents, en France ou ailleurs, car ce virus là n’a pas de frontière, sont atteints du syndrome de Kipling (mais ne rompt point). La fierté de faire de son fils un Homme, un vrai, un mâle, un viril, un dominant (du moins le croient-ils), cette fierté certains la ressentent jusqu’au bout de leur vie, de sa vie, même lorsque l’enfant, devenu adulte (du moins le croit-il), devenu soldat, volontaire (du moins le croit-il), devient mort (du moins ne le sait-il pas), honoré, décoré, dévoré, par l’institution qui l’a tué, ou qui l’a poussé à la mort (du moins le nient-ils). Certains ont la fibre patriotique si développée qu’un fils mort en héros (du moins s’en consolent-ils), vaut mieux qu’un fils vivant banalement, c’est-à-dire loin des causes militaires, loin des valeurs nationales, loin des devoirs patriotiques. D’autres, et Kipling n’eut pas assez de sa fin de vie pour le ressentir, se mordent les doigts devant le cercueil filial. Tu seras un homme, mon fils. Tu seras un soldat, mon fils. Un soldat mort. Un héros. Pourquoi pas une héroïne ? Les filles aujourd’hui sont les égales de leurs frères. Égales jusque dans la bêtise. Mais le slogan, le poème de Kipling, la fierté des kiplingoïdes ne pouvait s’adresser à l’époque qu’aux garçons ; les filles ne faisaient pas encore la guerre. Ça n’a pas empêché la sienne de mourir, mais bêtement, à 7 ans, de pneumonie, aucun héroïsme là dedans ! Tu seras un Homme ma fille ! Ça ne colle pas ! Tu seras une femme ma fille, avouez que ça ne fait pas le même effet. Comme s’il n’y avait d’héroïsme que dans le mâle, que dans la mort. Comme s’il n’y avait de bonheur que dans la mort. Si l’on est d’accord pour dire que le but de la vie, et le destin de la vie de nos enfants, est le bonheur. Ensuite, c’est sur la définition du bonheur que porte la pierre d’achoppement.
Car pour certains la Patrie, ou Dieu, ou Je ne sais quoi ou qui d’autre, passe avant tout bonheur personnel.
Avoir un fils, une fille, un enfant, est une expérience unique. Être un fils, une fille, un enfant, en est une autre. Avoir ? Être ? A-t-on un fils, une fille pour le donner à la Patrie ? Ou à quelque autre famille que ce soit ? Doit-il appartenir à quelqu’un ? À quelque chose ? Doit-il être l’avoir de quelque cause ? Et si on lui enseignait simplement, sainement, humainement, le verbe Être ? Être soi. Être pensant. L’ambiguïté de la cartésienne formule, du moins dans sa traduction française est précisément cette conjugaison : Je suis. Je suis est à la fois l’expression du verbe Suivre et celle du verbe Être. Il faut savoir. Il faut choisir. Apprendre à être plutôt qu’à suivre ; apprendre à penser plutôt qu’à ramper ; être pensant plutôt qu’en sang. Plutôt qu’encenser l’insensé censé le mettre au pas. Tu seras otage, mon fils, voilà ce qu’aurait pu dire, ce qu’aurait dû dire Kipling au jeune John, qu’il a aidé à se faire recruter, alors que sa myopie l’en exemptait. À la mort de ce fils, l’écrivain note : « Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts, dites : parce que nos pères nous ont menti. » Vos pères eux-mêmes ont été abusés par le même mensonge. Récurrent. Écœurant ! On entend parler à tort et à travers de prise d’otages. Les grévistes nous prennent en otage. Et vos gouvernants ? Et vos dirigeants, gens rigides, gent frigide, ils vous prennent en quoi ? Otages nous sommes ! On ne naît pas otage, on le devient, pour paraphraser le Castor. Quoique... nous le sommes de naissance, otages. Par l’éducation : le curé ou l’éduc ; l’imam ou la mamie, de quelque religion soit-il et de quelque culture soit-elle. On te forme, formate selon les critères de tes parents, auxquels tu ne peux échapper, même si, devenu adulte, devenu pensant (si l’on t’en laisse le loisir), tu te détaches de cette empreinte, de ces emprunts, de ces embruns, de ces embrouilles. Tu rentres dans le rang, ou tu restes en rade, en retrait. On te montre du doigt le royaume, soit dans un au-delà quelconque, soit dans un lendemain à conquérir. On te montre le royaume que l’on désigne pour toi ou tu t’EXILES, tu te marginalises. L’Exil ou le Royaume, LE MOI ou le monde, l’Être ou l’avoir. Le sujet ou l’objet. Et ma transition est faite avec mon philosophe préféré. Comment ne pas évoquer, en ce début d’année 2020, qui nous offre, sur ce petit mois de février un jour supplémentaire, 24 heures de plus sur un an pour s’affirmer, pour être soi, pour refuser d’être otage, pour refuser de livrer nos enfants à l’État , pour refuser le SNU , pour refuser l’endoctrinement, l’embrigadement, la militarisation scolaire, la militarisation tout court, la fabrique de l’enfant-soldat, la fabrique de soldat, comment ne pas évoquer Albert Camus, qui aurait 107 ans, s’il n’avait été emporté, le 4 janvier 1960, sur la route de Sens – passer sa vie à chercher le sens de la vie et la perdre sur la route de Sens, ça n’a pas de sens ! C’est absurde ! Camus qui disait, lui qui soutenait Louis Lecoin, que « la paix est le seul combat qui vaille la peine ». Camus dont on n’a jamais tant parlé qu’aujourd’hui, qu’il faut lire et relire, et relier à notre monde contemporain qui manque de Camus, qui manque de philosophe, Qui parle encore aujourd’hui de Sartre ? De Merleau Ponty ? Mais Camus. Solitaire peut-être, mais toujours solidaire ; solidaire des bonnes causes, celle des réfugiés, celle des insoumis, celle des proscrits. Camus aujourd’hui aurait été gilet jaune, Camus aurait soutenu les grèves, et les grévistes pris en otages par ce système caca pipi capitaliste pour faire du même coup, en ce début d’année, un clin d’œil à Mouna ; et pour finir, je sais que CAMUS aurait été là pour soutenir nos amis de Charlie assassinés il y a 5 ans par la bêtise, par la bête immonde multiforme, par le fanatisme, par une poignée d’imbéciles robotisés et pris en otages par la religion et… L’Absurde, l’Insensé.

Que 2020 soit une année de paix, de respect, de toupet, où les enfants, les ados, et les adultes restent vêtus, en dedans comme en dehors, de civil, non de servile ; qu’ils ne soient plus, qu’ils n’acceptent plus d’être, pris en otage par le Prince, par l’Armée, par l’État. Qu’ils disent, derrière Camus, NON ! Un non constructif, un non qui dit oui : Oui à la Vie tout simplement, oui à la Paix, oui au Désarmement. Unilatéral. Oui au Pacifisme. Intégral.

Yves Le Car provisoire


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