Si j’aurais snu, j’aurais pas v’nu

Le p’tit Gibus a bien grandi. Ce n’est plus une guerre des boutons de culotte qu’il joue, une guerre de mômes, quoique déjà pervertis, convertis, asservis par les querelles de clocher, par le nationalisme, cette épidémie meurtrière qui contamine jusqu’au moindre village, « tous ces bourgs, ces hameaux, ces lieux-dits, ces cités, qui vous montrent leurs tours, leurs musées, leurs mairies, vous font voir du pays natal jusqu’à loucher. » Aujourd’hui, c’est du sérieux, du sé­riel, du serial, qui leurre, qui meurt au champ d’honneur, qui meugle un chant d’horreur, donneurs de leçons, donneurs de leur sang, donneurs de leur temps, de leurs vingt ans. Non ! vingt ans, c’est trop tard, c’est avant qu’il faut les prendre, les préparer, les malaxer, les annexer, les axer, les ap­pâter, les apprêter, les traiter, à la sau­ce patriotique. C’est plus une guerre des boutons, mais une guerre des mou­tons, une guerre des moutards, des moutons qu’on tond, des moutards qu’on traîne, qu’on étrenne, qu’on entraîne, qu’on enchaî­ne, qu’on mène à la prochaine, à la proche haine ; par centaines, tous volontaires, ou violontaires, le cerveau trituré, fleur au fusil, tambour battant, il va ; il a vingt ans, un cœur d’amant qui bat. Tais-toi Francis, ne va pas le détourner du droit chemin, du drôle de chemin, comme il y a eu la drôle de guerre, guerre d’hier, de naguère, de toujours, de demain. Aujour­d’hui, il paraît que les jeunes sont fiers, on les fait fiers, on les responsabilise, culpabilise, rentabilise, décivilise, florenceparlyse. Et on les canalise, l’armée de demain en a besoin, besoin de l’espèce comme de l’espace. « C’est en cultivant la curio­sité… », qu’elle a dit la dame – oui même les da­mes, aujourd’hui, appellent à la guerre, mê­me les dames, aujourd’hui, veulent des soldats, des guerriers, des glorieux, des transes glorieuses, les dames d’aujourd’hui n’appellent plus à la Grève des Mères, « Refuse de peupler la terre, Arrête ta fécondité… À bas la guerre et les tyrans » ; les femmes d’aujourd’hui, ce n’est plus Lysistrata refusant son corps à son homme tant qu’il fera la guerre. Main­tenant, égalité oblige, même les femmes sont prêtes pour la guerre, pour la défen­se, pour la candidature au titre de héros, héroïne, posthume. Héroïne, comme une drogue qui te met dans un état second, dans un État ce con, secoué, fécond, fé­cond les gruyères, producteur de machi­nes à vous trouer la peau… « C’est en culti­vant la curiosité que les frontières de la peur reculent », a dit la ministre. Quant aux frontières de la connerie, on n’a pas encore trouvé comment les faire reculer. « Soyez curieux, car c’est un des ciments de notre société. » Ce qui est curieux, précisément, c’est que tant de gens, et pas que des jeunes, se laissent prendre enco­re à ce genre de discours. Il paraît, c’est en­core elle qui parle, la ministre des armées, que « personne ne demeure insensible aux lignes qui s’entrecroisent dans le ciel ». Personne n’est un sans-cible, c’est sûr, et chacun en est une, de cible possible. Le pire, c’est qu’elle a raison. Oui, personne, c’est excessif, il y en a toujours des qui sont pas sensibles, des qui trouvent pas ça beau, des qui sont jamais contents, mais il y a toujours un nombre impressionnant de regards levés vers le ciel où les pollueurs professionnels font leurs singeries (pardon pour nos amis primates, moins primaires que ceux-là), un nombre impres­sionnant d’applaudissements aux simagrées de ces acrobates kaki et de leurs fumées tricolores, un nombre impressionnant de spectateurs, et trices, le jour du 14 Juillet, quand d’autres, trop rares hélas, restent dans leur lit douillet, pour y faire, par exemple, l’amour, le contraire de la guerre. La population, dans son ensemble, est encore proche de son armée, de « ceux qui nous protègent quotidienne­ment, dans les rues de nos villes, au Mali comme au Levant ».
Il faut bien la défendre, la Répu­bli­que. « Un Français doit vivre pour elle ; pour elle un Français doit mourir. » Il y a toujours pléthore de candidats, de candidates. L’important, c’est bien de se mettre cette population de son côté. Pour mater les révoltés, toujours trop nombreux. C’est la démocratie.
La démocratie, c’est beau. C’est l’art de faire croire au peuple, démo, des mots, que c’est lui qui gouverne, c’est lui le crate. Et on l’inclut, le peuple, ce servile volontaire, dans toutes ces belles choses, dans tous ses projets, dans toutes ses dépenses, notamment ce radar Graves, un nom prédestiné, Graves signifie tom­bes en anglais ! Et l’adjectif lui-même est suffisamment parlant.
Et on embarque la jeunesse : « Le SNU est une première étape, dixit la même va-t-en-guerre, dans cette quête de sens qu’il faut donner à la vie, à la société. » Le problème, c’est qu’il s’agit d’un sens uni­que, d’un sens inique, d’un sens cynique. Le rapprochement armée-nation (aliénation disons), école-défense (défense d’y voir plus loin que le bout de leur drapeau), on nous l’a déjà faite celle-là : renforcer les liens et faire en sorte que tous les jeu­nes y passent, nouveau service militaire, avec l’ambition, toujours pareille, de les caser, de leur trouver un métier, de les rendre bien souples, bien obéissants et, surtout, de les ficher, de les figer, de les garder à l’œil (même si ça doit coûter les yeux de la tête) et de repérer tous les récalcitrants, les graines d’ananars, les ob­jecteurs, en un mot les terroristes. Sus à ces voyous. « Alertez les bébés », nous di­sait Higelin. Alertez-les, tous les p’tits Gibus. Rompez les rangs, les mômes. Plus d’armes, citoyens, reprenez vos crayons… Soyez artistes et artisans de PAIX. Dites-leur qu’ils ne comptent pas sur vous.
Dites NON au SNU.

Yves Le Car provisoire


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