Encore heureux qu’on va vers l’été

Je me demande si je n’ai pas déjà utilisé ce titre, l’été dernier par exemple, ou l’été d’avant. Que voulez-vous, on se répète. Les saisons se répètent, l’histoire se répète. On peut vaincre des tas de maladie, il en est une qui persiste, qui se récurrente à qui mieux mieux, c’est la bêtise. Et ses séquelles sont innombrables. Alors, on est bien obligé de se répéter, de ressasser sans cesse, de redire les mêmes évidences, de clamer notre pacifisme, notre refus de la violence, des armes, de la guerre, de la bêtise. Puisque, elle, la bêtise, n’arrête pas de ressasser, de faire renaître de ses cendres (et Meuse), émus, émules et disciples qui rejouent les mêmes scènes. Voilà qu’on va emmerder à nouveau les gamins, et gamines – voilà le progrès par rapport à notre époque où les femelles ne comptaient pas – avec des singeries militaires, des simagrées plutôt pour ne pas mêler à ces saloperies nos frères primates, moins primaires que certains. Bref, je le redis, encore heureux qu’on va vers l’été. Si c’est la première fois que je l’uti­lise, ce titre, dans cette page qui m’est désormais dévolue, c’est dommage par­ce que c’est le titre d’un de mes livres préférés, l’un des livres, non c’est pas pour en faire la critique, sinon vous inciter, quarante ans après, à le découvrir ou redécouvrir, c’est l’un des livres, dis-je, qui m’ont marqué durant ma carrière de lecteur, longue carrière s’il en est. Et puis, c’est tout de même une phrase pleine d’espoir, une phrase positive : le mot « heureux », le mot « été », vont très bien ensemble. Comme quoi on peut être et avoir été. On peut être heureux et l’avoir été ; être heureux et avoir l’été. On peut avoir envie de l’être. Pas tout le monde non. Disons que tout le monde n’en a pas la même notion ! Heureux, ça devrait être le but de la vie, le bonheur une quête perpétuelle. Eh bien, même ça, ces simples évidences, ça pose problème, ça fait polémique, et quand Paul et Mick sont sur le même bateau, il y en a toujours au moins un qui tombe à l’eau. Sinon les deux. Car le problème, ce n’est pas que certains n’aient pas envie d’être heureux, que certains n’aient pas envie d’aller vers l’été, ou pas tout de suite, plus tard, dans un autre monde plutôt que dans un nôtre monde, le problème c’est que ceux-là se mêlent d’entraver le bonheur, l’envie de bonheur des autres. Et l’autre problème c’est précisément qu’on est sur le même bateau qu’eux. Bref, être heureux, c’est pas si simple. « Si tu veux être heureux, sois le ! » disait Prévert. Ouais. Ben tiens, c’est justement ce qu’ont décidé les personnages de Christiane Rochefort. Oui, c’est de Christiane Rochefort le livre dont je parle : Encore heureux qu’on va vers l’été. Non, c’est pas d’aujourd’hui, et alors ! Tu sais qu’elle était plutôt en avance, toutes les idées qu’on défend, elle les avait déjà. En avance, façon de parler, ce serait plu­tôt le monde d’aujourd’hui, certains re­présentants du monde d’aujourd’hui qui seraient en retard. En régression. En marche arrière. Qui, non contents de marcher sur la tête, sur la tête des autres de préférence, pour faire un clin d’œil à Marcel Aymé, s’empressent de marcher en arrière, piétinant au passage les plates bandes plantées par leurs aînés, ou les aînés de leurs voisins, de leurs congé­nères. Certains n’y croient pas, au bonheur, certains n’y croient pas à l’été. En­core heureux… Est-ce encore heureux, ou ne l’est-ce déjà plus ? Car que sera l’été dans quelques années, au train où vont les choses ? Il y a cet adverbe : en­core ! Qui montre qu’on échappe, grâce à l’été semble-t-il, à une catastrophe ! Mais peut-être certains comprennent-ils l’été comme Léthé, le fleuve des enfers, fleuve de l’oubli, cher à Baude­laire, si l’on en croit le manque de mé­moire, ou de culture(?) ou de cerveau (?) de quelques bâtisseurs du pire, cette fois pour un clin d’œil à Vian, quelques falsifieurs d’histoire, quelques adeptes des solutions finales…
Bien sûr l’été sera chaud, de plus en plus chaud, paraît-il. Est-ce à dire qu’il doit être de plus en plus facho ? Nous ne voulons pas d’un été caniculaire, patibulaire, vernaculaire, mais d’un été qui chan­te, d’un été populaire, d’un été tirlanlaire, d’un été sans frontière, d’un été révolutionnaire, ou plutôt résolutionnaire, rien de révolu, tout dans le résolu, dans la résolution, dans la solution.
Bref, j’en reviens à mon titre, parce que je l’aime bien. L’été chez nous, il fait si chaud, et si facho qu’on reste au frais, à l’intérieur, avec un bon livre. Tiens : un bon livre, comme ceux de Christiane Ro­chefort, qui nous a quittés en 1998, elle qui était née en juillet, donc en été, mais un drôle d’été, l’été 1917, une date qui l’aura marquée sans doute puisqu’elle a fait partie de celles et ceux qui furent contaminés par les idées pacifistes, entre autres, au point de signer le Manifeste des 121. Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est une déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Entre autres combats qui furent, qui sont aussi les nôtres. À commencer par la libération des minorités, de toutes les minorités. Avant ce roman dont je parle, elle a écrit un bel ouvrage : Les Enfants d’abord, dont s’inspireront tous les courants de l’époque pour créer, tenter de créer des écoles, des lieux de vie quelque peu différents. Puis une espèce de conte : Archaos ou le Jardin étincelant, mettant en scène, là aussi, des enfants. Car les personnages du roman Encore heureux qu’on va vers l’été sont des enfants, des adolescents, qui « s’échappent », désertent leurs écoles où on ne les respecte pas, et partent découvrir… la liberté, le bonheur. « À LA PAIX COMME À LA PAIX », telle devient leur devise !
Et si les enfants d’aujourd’hui, ceux que l’on voudrait entraîner dans ces parcours du combattant, dans ces formations militaires qui n’osent pas dire leur nom, si ces enfants d’aujourd’hui, dans la réalité d’aujourd’hui, osaient, elles et eux, dire leur NON ! Et déserter le terrain miné, le terrain minable, abominable ; si d’un commun accord, ils partaient en vadrouil­le, plutôt qu’en patrouille, en chantant : À la paix comme à la paix ! Et encore heureux qu’on va vers l’été ! Ah je rêve, je rêve ! Quel bel été. Et là nous pourrions être et avoir été. Vive la vie. Vive l’En­fance. Allons enfants de la party… Youpi !

Yves Le Car provisoire


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