La corrida

Après la République en marche arrière, nous assistons à la République en mar­che au pas, mais c’est la même, fi­dèle à ses idéaux idiots et désuets, fidèle à ses prédécesseuses prédatrices prétendant garantir la sécurité du peuple, du pays, de la Patrie, la sacro-sainte Patrie, la macro-feinte batterie, toujours les mêmes bla-bla, toujours la même rengaine ringarde-à-vous. À vous couper le souffle ! À vous souffler le coup, à vous couper le cou. Et ça marche, et ça marche ; les gens, ça les rassure : en navrant, marche ! Marchons, marchons, mais depuis le temps qu’on marche, de­puis le temps qu’on nous fait mar­cher, on n’est encore arrivé nulle part. On tourne en rond faut croire. Mais le peuple en a marre qu’on lui marche sur la tête, une partie du peuple, le peuple n’est pas une entité, il y a toujours, au moins deux peuples : les antis et les nantis, pour faire simple ; ceux qui comprennent, voire s’y associent éven­tuellement, les insurgés, les désobéissants, les révoltés, les gilets jaunes et ceux qui s’y opposent, par principe, par routine ou parce que tout va bien dans le meil­leur des mondes. Les seules marches qu’elle franchit, cette République, sont les marches militaires, les marches du palais plutôt que les charmes de la Paix. L’Armée toujours garante des libertés de massacrer plutôt que de ga­rantir les libertés des masses sacrées. Sacré ? Oui ! Ça crée… des em­plois, de sacrés emplois. Hampe-Loi : la loi du drapeau, le seul domaine où l’on em­bauche à tout va. Où l’on empoche surtout. Où l’on fantoche. À tout va. À tout va-t-en guerre ! À tout pique, atout trèfle, le trèfle c’est cela qui les intéresse, le fric, la brique, l’Afrique… mais pas les Africains chassés par la misère et la guerre qu’ils ont se­mées. En marche donc, en guerre. Et plus tôt on les prépare, les citoyens, plusse mieux ce sera ! En marche pour le nouveau service milit… non national qui disent ; et universel. Unis vers qui ? Vers celles ? Vers ceux ? Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie, ceux qui piteusement suivront le même chemin. Unis contre qui ? Contre ceux, contre celles et ceux qui ne sont pas dans la mê­me démarche, celles et ceux qui ne mar­chent pas dans les combines et les combats, dans les débines et les débats, dans les Sabines et les Sab­bats, dans les rapines et les paras, dans les épines et les appâts, contre celles et ceux qui se mettent à marcher contre, en signe de protestation, à marcher – en avant ceux-là – en avant toute, en avant coûte que coûte, puisque, en face, il n’y a pas d’écoute – pas d’écou­tilles non plus pour tenter de quitter le na­vire de ceux qui les mènent en bateau et tenter de franchir d’autres marches vers un étage supérieur, vers un niveau de dignité plus respecté – ni veau ni vache ni mouton, on n’est pas des bœufs, on n’est pas des bleus, on ne veut plus être des moutons pour l’abattoir, des bêtes de somme, nous ne sommes rien soyons tout, chantent les plus militants de ceux qui ne sont rien. En effet, il paraît qu’on peut diviser les citoyens en deux classes : ceux qui réussissent (réussissent à quoi ? À avoir, de l’avoir plein les armoires, pour citer Souchon, de la moire plein les au revoir,) et ceux qui ne sont rien (mais qui ont peut-être davantage, da­vantage d’être, davantage d’humanité).
Quelle confusion éloquente, cho­quan­te, entre avoir et être : d’un côté, les premiers de cordée, de l’autre les premiers de corvée, et les premiers encore levés, premiers à se lever, à se soulever… Mais pas d’écoute en face, pas d’écho, juste des écotaxes, des taxes, des taxes, des taxes, aux échos toxiques. De quoi attiser le feu, la colère. Jamais la colère du peuple n’a été aussi largement suivie, colère multiple, colère à plus d’un titre, plus d’un chapitre, et sans épilogue, sans dialogue…
Cette République prétendument en marche aura réussi à faire marcher contre elle tous ceux qui ne marchent pas. Certes, elle marche, cette République, elle marche sur la tête, mais sur la tête du peu­ple, et le peuple en attrape des migrai­nes, voire des graines entières, en tiers état, des graines de violence hélas, des grai­nes de haine face à ses soi-disant premiers de cordée qui se foutent des premiers de corvée, qui se foutent du tiers comme du quart, qui se foutent du tiers monde au­tant que du quart monde, qui se foutent du monde tout simplement.
Alors ceux qui ne sont rien des­cen­dent dans la rue, se ruent, se remuent, comme des taureaux qu’on lâche dans l’arène. La rue devient l’arène ; les bœufs et les moutons deviennent des taureaux. Ils voient rouge… et ils foncent face à la mule-État !
La mule-État n’est qu’un outil. Quel ouvrier tient l’outil ? Qui sont les « casta­gneurs » ? Un nom prémonitoire ! Toute une armée de mercenaires. Menée par le père ce nerf ! Et comme dans les corridas, ces crimes, ces tueries, ces barbaries hélas ! en­core pratiquées, encore léga­les, avec l’assentiment et les applaudissements de ces défenseurs de la paix ar­mée, de ces corrupteurs de la jeunesse, de ces violeurs de l’innocence enfantine qui se prétendent premiers de cordée, pionniers de condés, de la même façon, il faut faire en sorte d’exciter au maximum la meute, l’émeute, le peuple, en faire un dangereux ennemi afin d’envoyer sur lui ses banderilles, y gagner non pas une oreille ou la queue, mais un œil, un bras, un corps pourquoi pas, en toute impunité, mais la Justice indépendante ne sera pas si clémente avec le taureau qui aura eu un geste un peu trop révolté. Il ne faut pas confondre la violence légale et celle du peuple.
Et, comme dans les arènes, le spectacle suscite encore beaucoup d’intérêt, beau­coup de passion chez un public privilé­gié… jusqu’au jour où, désertant les tribu­nes, les aficionados se lasseront de voir lacérer les proies, changeront de bord, tourneront casaque du bon côté, qui sait… Alors la corrida, et la guerre, et l’armée, faute de combattants…
Allez faut bien rêver. En marche !

Yves Le Car provisoire


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