Rond point les rangs !!!

« Il y a du soleil dans la rue, moi j’aime bien le soleil, mais j’aime pas les gens. » Ça dépend lesquels, Boris. Les gens, c’est vague. Et quand par vagues, ils déferlent et défraient la chronique, l’anachronique, la routi­ne, la rétine et débraient, et débarquent, de tous les coins et recoins de l’Hexajaune, ce n’est pas laid. Ce n’est pas les gens, ces contingents de mécontents, de non comptant, celles et ceux qui ne comptent pas, qu’on ne compte pas, sinon pour les racketter, les inquiéter, les rançonner, les sonner, les assaisonner, les arrai­sonner, cette multitude de solitaires, solidement habituée à se taire, à se faire traire, « cette foule, disait Hugo, qui, n’ayant jamais eu de point d’appui s’écroule, et tombe folle au fond des noirs événements. » Il n’y a pas de drapeau jaune, il n’y a de jaune sur aucun drapeau, va-t-en savoir pourquoi, le jaune fait peur. Pas de jaune non plus dans les voyelles de Rimbaud ; le jaune manquait au paysa­ge ; le jaune, c’est ce qu’on voit quand on a cassé l’œuf, acte nécessaire à faire une omelette. Le jaune, c’est le poussin, qui pousse, symbole de fraîcheur, de dy­namisme et de douceur ; le jaune, c’est la joie, le soleil, couleur de la vie, du mouvement ; le jaune, c’est l’hélianthe, qui peut très bien voisiner avec le coqueli­cot ; quand le jaune est bien mûr, il tire sur l’orangé, ce n’est que lorsqu’il est trop mûr qu’il devient brun, à chacune et chacun de le consommer à temps.
On peut l’associer aussi au menson­ge, le jaune, à la traîtrise ; le peuple est cocu depuis si longtemps que la couleur est bien choisie.
Certains post-révolutionnaires (qui sillonnèrent jusqu’au révolu) y sont allergi­ques, n’y voyant qu’une couleur d’étoile. Pour­quoi pas ? Changeons le langage des étoi­les : tous en jaune et l’on n’y verra plus le bleu, le bleu couleur sombre, couleur répression, couleur nuit. « Et l’soleil… danse une valse jaune… et la rue se remplit de travail et de bruit. »
De même, il n’existe pas d’idole des jaunes, nul n’est jauni à l’idée. Mais on peut comprendre que certains citoyens, au vu des abus, des cynismes, des salaires de misère, du mépris affiché, du malappris à gifler, de la morgue qui nargue, des injustices multiples et de plus en plus flagrantes, on peut comprendre que certaines et certains en fassent une jaunisse. Qui parle de crise ? S’il y a crise c’est une crise de foi, crise de bonne foi, crise une bonne fois pour toutes : crise de foi en
l’État, foi en les promesses récurrentes et toujours récurées, foi en l’Humanité, en ces devises bafouées par ceux même qui les arborent. Et quand le peuple en a assez, quand la coupe est pleine, quand la peine écoule son trop-plein, il devient tremplin et propulse la colère. Le peuple se soulève. Et c’est la rue qui parle : ce qu’on appelle la majorité si anxieuse. Ne nous plaignons pas ! Ne les blâmons pas ! Applaudissons au contraire ! Plus de servitude volontaire, les serfs sont dans la rue, la rue se rue… et hurle sa colère. Et les idées fusent, les décidés refusent ; les isolés se soudent, se serrent les coudes, s’écoutent sincères ; ça part de là, d’un refus, avant le raffut. Avant le rebut. Ce n’est qu’un début, continuons… UN NON AVANT LE OUI. Une dénonciation avant de sérieuses propositions. Refus de ce mépris ressenti et réel, refus de n’être plus considéré que comme du bétail, de la chair à travail, écrasée sous les charges, « quand d’autres se gobergent », pour continuer les emprunts à Vian, toujours aussi mort soixante ans après son décès, mais toujours aussi vivant presque cent ans après sa naissance. Bison Ravi n’est pas le seul visionnaire : « C’était l’apparition, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient », anticipe le père Hugo, encore lui, dans ses « choses vues ». Trop vues les choses, choses qu’on ne devait pas voir, pas savoir. Ils vous en ont fait voir de toutes les couleurs, ou presque. Manquait du jaune, couleur primaire, couleur primordiale, mélangée au bleu, au bleu du ciel, au bleu du fiel, ça fera du vert… Les gens, comme disait Léo, cet autre hurleur de la rue, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, qu’à certaines heures, sur un rond-point par exemple, avec des problèmes d’homme, des pro­blèmes de quotidien, de quotient, et pas seulement intellectuel. Problèmes de quotas, d’équilibre, de classe, de place dans la société.
Bien sûr, ils sortent de leur trou, de leur troupeau, de leur trop peu, de leur non-existence, de leur déficit, leur insatisfecit, faut pas s’attendre à des idées neuves, pas tout de suite, ils trimballent leurs ba­gages, leur langage, leurs adages, leurs pensées formatées, et leur manque, et les crasses la plupart, accumulées au fil des infos, des intox… Si facile d’étiqueter tout de suite ; le problème, la difficulté, qui est en même temps leur force, c’est de n’être ni organisés, ni chapeautés, ni parrainés par qui que ce soit. On ne voit pas qu’une tête, on n’y voit que du jaune en l’occurrence, et chaque tête est plus ou moins pleine, plus ou moins faite, pleine et faite de ce qu’on y a mis, de ce qu’on y a semé, le pire comme le meilleur, et le temps fait le tri.
LE TRI, c’est vrai. Le jaune est aussi la couleur de la boîte aux lettres, parfait pour recevoir et envoyer des messages. Le jaune, c’est la jonquille, le mimosa, le bouton-d’or, le pissenlit, le tournesol, que du floral, que du prairial, que du beau temps…
« Le monde entier fut penché pendant des mois sur ce problème obscur, le plus obscur à ma connaissance qui ait jamais été proposé à la perspicacité de notre police » : le Mystère du gilet jaune, et Joseph Rouletabille, dans sa nouvelle enquête, fit appel à Maigret, mais cette fois ce n’était plus un Chien jaune, mais tout un peuple. L’heure n’était-elle pas venue de tout arrêter, de tout mettre à zéro et commencer l’An 01 ?
Aujourd’hui, semble-t-il, on ne voyage plus en car-ferries, mais en Thiers-Ferry, si l’on en croit certains professionnels de la philosophie bien pensante… Mais on ne fait pas d’omelette sans casser du jaune. Alors concluons : le jaune a été oublié par Rimbaud dans ses voyelles. Comme il a oublié une voyelle, le Y, cette lettre qui ressemble au symbole bien connu de l’homme levant les bras au ciel, au ciel dansant, avec Boris, sa « valse jaune ». Donnons-lui donc la couleur jaune à ce Y, et reprenons en chœur, avec Lennon (Y c’est Yellow) : We all live in a Yellow sans Marine, Yellow sans Marine…

Yves Le Car Provisoire


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