Le temps des lilas

Alors, c’est drôle parce que tu es là, tranquillement installé dans ton mois de décembre, tous ces événements, commémorations et autres baliver­nes (à ne pas confondre avec Jules du même nom, dont les scénarios étaient plus originaux) sont terminés, laissant la place, c’est vrai, à d’au­tres du même acabit, tu es là, aux por­tes de l’hiver, sans savoir qu’à l’autre bout du fil, au début de la ligne si tu préfè­res, je n’en suis pas encore là ; tu me croiras si tu veux, je suis le 11 No­vem­bre et je choisis d’écrire le 11 No­vem­bre pour qu’il se passe au moins quel­que chose ce jour-là. Quelque chose, je veux dire, d’autre que le théâ­tre de rue avec fanfare et fanfarons. Le cour­rier aujourd’hui ! Entre l’écrit et l’oral, entre la plume et l’iris, il a le temps de s’en passer, des choses, que tu ne sau­ras pas tout de suite, dont je ne parlerai pas tout de suite… POUR­QUOI LE 11 NOVEMBRE, puisque c’est du passé ? C’est déjà dépassé. Comme est entré dans le passé le petit fait divers dont je voudrais parler. Quel rapport me direz-vous ? Attends, il y a toujours un rapport, je ne suis pas lacanien.
Il suffit parfois de traverser la rue pour changer d’arrondissement, voire de com­mune, sinon de région. Les frontières sont minces, pour ne pas dire inexistantes. Arbitraires, bien souvent. Il suffit de traver­ser la rue, il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure. Quel genre d’aven­ture, quel avatar, quel avantage, c’est une autre histoire, un peu de surprise. De l’autre côté de la rue, comme le chantait Piaf, qu’est-ce qui t’attend ? Du boulot ? Du boulet ? Du poulet ? Du ballon ? Que sais-je encore ? T’es là, tranquille dans ta cité, Les Lilas qu’elle s’appelle ta cité, un beau nom. Une belle saison ; tout pour réussir, tout pour être heureux, cité des Lilas. Ceux d’en face, de l’autre côté de la rue, c’est les Pivoines. Pas les avoines, les Pivoines. Non, c’est un exemple. Ne cher­che pas sur la carte. Mais tout peut commencer comme ça.
Suffit de traverser la rue, suffit de sortir de la cité, de la famille, de la tribu, tu te trouves chez eux, ça va pas leur plaire. Imagine l’inverse, qu’un pivoine vienne aux Lilas, y serait bien reçu. Chacun chez soi, non mais, des fois. Les foies, tu les as pas, je sais, t’as peur de rien. C’est forcément des cons de l’autre côté puisqu’ils sont pas de la même cité, de la même rue, du même pays. Oh ! suffirait de rien. Il aurait suffi… Il n’aurait fallu qu’un mo­ment de plus, comme chantait Ferré sur un texte d’Aragon. Non, mais je m’égare. Je m’égare, ça rime avec je m’ bagarre ; dès que tu t’égares, dès que tu sors de ta rue, de ta cité, de ton porche, tu prends des risques… tu cherches la bagarre donc. Alors qu’il aurait suffi, disais-je, que tes parents, oui, tu sais, t’as pas l’âge encore, c’est tes parents qui ont choisi, ou peut-être qu’ils n’ont pas eu le choix précisément ; il aurait suffi que tes parents trouvent un logement aux Pivoines plutôt qu’aux Lilas, imagine, t’es plus dans le même camp, ça change tout, les rapports sont inversés, les cons sont de l’autre côté. Touche pas à mon porche devient dénonce ton porche. Autre slogan : cité un homme, sors de ta cité, je sais pas moi, on peut même te trouver un hymne, pas national non, mais presque. Avec point com. Il paraît que ça facilite la com ; Point de communication entre les deux, cités, pas mélanger les cochons et les, et les autres comment qu’on dit déjà. Bref, s’il suffit de traverser, on peut aussi y aller à plusieurs, on a les outils, une barre de fer dans chaque main, comme une branche de lilas en somme, fleur au fusil, comme en 14 on pourrait dire. La ferraille c’est un beau métier. Autant ferrailleur que chez soi.
Dans les quartiers, pas de quartier ! Y m’a regardé de travers ; si y me regarde c’est forcément de travers puisque j’ai le même regard. Et c’est parti comme ça. Encore une fois, suffit de pas grand-cho­se. Comme il suffirait de pas grand-chose pour se dire qu’on est pareils, dans la même galère, dans la même colère, sur le même terrain, les mêmes intérêts, aux Lilas comme aux Pivoines, on habite là, plus ou moins par hasard, c’est pas drôle, mais on pourrait se faire un petit paradis, un petit pas radieux, une petite part à deux et considérer que la vie est belle, qu’on peut la faire belle en se serrant les mains, en se serrant les coudes, en mar­chant ensemble, pivoines et lilas, ça ferait un beau bouquet, mieux vaut s’envoyer des fleurs que des barres de fer. Mais ce rappro­chement demande réflexion, on n’est pas habitué.
À force de détacher les mots, syllabe par syllabe, chiffre par chiffre, 9/3 plutôt que 93, des fois que ça te fasse penser à Hugo, pareil au lieu de cerveau, en deux mots coupés ça fait cerf/veau, on agit comme des bêtes. T’es bien avancé maintenant, tu l’as tué. C’était lui ou toi, c’est ce qu’on dit. Je sais, c’est pas si simple, ils n’y arrivent pas les autres là-haut. L’autre, le chef, qui prétend rendre hommage aux poilus d’autrefois et qui ne glo­rifie que leurs tyrans, leurs bourreaux, leurs tortionnaires. Des pantins, des Pétain, qui ont droit aux honneurs, aux sonneurs, au bonheur. Toutes les crapules qui ont me­né le peuple, – tiens peut-être des gâs des Lilas, ou des Pivoines qui sont partis en­semble –, à l’abattoir, à la boucherie. Ah ! C’est ça, ils étaient pas non plus dans le même clan, la même cité, la cour des grands, c’est pas pour tout le monde, le chemin des Dames, Verdun, plein de cadavres qui ont droit à ce que les honneurs posthumes soient rendus à leurs chefaillons. Comme si le Pétain de 14 était mieux que le Pétain de 40. Les pauv’typ’ qu’il a envoyés dans la gueule du loup en 14 n’étaient pas moins innocents, pas moins aptes à vivre en paix que les petits juifs qu’il a fait gazer. Alors, tu vois, y’a des exemples à ne pas suivre, la guerre laisse-la aux processionnaires, aux mirlitaires, ils sont déjà bien assez dangereux comme ça. Unissez vos forces et vos farces, entre Lilas et Pivoines, c’est pas votre territoire, pas votre terroir, pas votre terrier qu’il faut défendre, c’est votre vie, tout simplement. En vivant. En bâtissant, non en pâtissant. Allez, joyeux Noël quand même.

Yves Le Car Provisoire


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