Frans Masereel, graver le pacifisme
Article mis en ligne le 9 mars 2007
dernière modification le 7 novembre 2013
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Dans une société amnésique, qui ne raconte que l’histoire des guerriers, le pacifiste intégral flamand Frans Masereel mériterait de ressusciter... Même si certains prétendus anarchistes, faux frères qui font le lit de la violence militaire, assimilent les insoumis à des utopistes dangereux, les faits sont têtus : préparer la guerre n’apporte que la guerre ; désarmer unilatéralement ouvre un chemin à la paix.

Les gravures de Masereel témoignent constamment de ce refus de tuer, de sa résistance aux profiteurs de guerre, et gênent, à ce titre, tous ceux qui inondent les médias de leurs violences suicidaires. Ces tristes brutalités sautent aux yeux tout particulièrement dans les actes des troupes mercenaires ou « révolutionnaires ».

FRANS MASEREEL, artiste novateur, utilisant une technique du xive siècle, apparaît comme l’un des rares graveurs incontournables. Les antimilitaristes le reconnaissent même comme le plus grand créateur dans cette forme d’expression de la beauté en aplats noir et blanc.

Né le 30 juillet 1889 à Blankenberge (station balnéaire de la côte belge), d’une riche famille flamande, il prend conscience de l’injustice sociale en côtoyant la pauvreté lors de ses études à l’académie des beaux-arts de Gand.

Ce réfractaire, de haute morale humaniste, voyage beaucoup et se considère très tôt comme un véritable citoyen du monde. Il parle plusieurs langues et a réussi un brillant cursus aux beaux-arts.

Inlassablement, il fige les preuves de l’état du monde, pour qu’on ne les délaisse pas, et travaille dur à des lendemains plus fraternels.

En 1910, à Paris, il découvre par hasard sa technique de prédilection, la xylographie. Il offre ses premières gravures sur bois à L’Assiette au beurre, journal animé par l’anarchiste Henri Guibeaux.

Mal compris dans ce xxe siècle de guerres, il a développé, dans un style éblouissant et avec une force de caractère peu commune, son utopie libertaire et pacifiste. Cette précieuse source de réconfort aide à garder foi dans l’avenir des humains.

Ses gravures sur le labeur prolétarien, frustres et puissantes, restent d’excellents outils émancipateurs, quoi que puissent prétendre ses détracteurs, conservateurs et nationalistes, insinuant qu’elles ont cessé de correspondre à l’état actuel de la perception des images.

Il forgeait le désir commun, plein d’émotions, transgressant la rigueur, la misère et la brutalité des relations entre les castes sociales.

L’image féerique, moins sombre qu’il n’y paraît à première vue, concentre l’attention, contient les débordements, fixe un sens social fort au monde : on se surprend à reconnaître dans l’incertitude des luttes quelque chose de sensuel, de familier, la puissance de la vie.

Voilà qui incite à se révolter et à assumer son propre pouvoir !

Éveilleur antiautoritaire

Cet artiste libertaire a été constamment guidé par son refus de toute hiérarchie sociale. Conscience cohérente, il réfute l’utilisation de l’art comme instrument au service du pouvoir.

« Nulle ambiguïté, nulle possibilité d’hésiter, de se méprendre ou de ne pas voir. En scènes puissantes et synthétiques, il retrace soixante stations du chemin de croix de l’homme de la rue, en tout temps et en tout lieu. Drus comme la pluie violente, cinglants et précis comme le fouet, les traits entaillent de hachures et zébrures des images vigoureusement contrastées » (France Hanin, postface à Route des hommes).

Il n’a pas besoin de mots pour dénoncer méthodiquement tous les rapports de domination, qu’ils soient le fait de l’État, des capitalistes, des riches sur les pauvres ou même des pauvres sur d’autres pauvres ou d’une nation dominée sur une nation plus faible.

Sa fascination du travail bien fait a produit un créateur complet, exprimant ses opinions libertaires : de ce qui est vrai, honnête, solide, durable.

Il traite des phénomènes urbains, du développement des industries et du commerce international, de propriété comme vol, du rôle des structures économiques et sociales, de l’État moderne, de la colonisation et des diverses formes d’autorité.

Fraîcheur

Quand éclate la guerre de 14-18, Frans Masereel déserte en Suisse. À Genève, il se lie d’amitié notamment avec Romain Rolland et Stefan Zweig. En 1916, traumatisé par les désastres de la grande boucherie patriotique, il devient traducteur pour la Croix-Rouge. Pendant le conflit, il réalise près de mille illustrations pour des journaux pacifistes, tels La Feuille.

Ses albums Debout les morts et Les Morts parlent, parus en 1917, constituent une des plus cinglantes condamnations des militaires jamais publiées.

Il illustre parallèlement les poèmes du Belge Émile Verhaeren et les œuvres des écrivains français et autrichien Rolland et Zweig.

Avec le typographe anarchiste et insoumis Claude Le Maguet, il fonde la revue pacifiste Les Tablettes, qu’ils réussiront à faire paraître jusqu’en 1919.

Dessins à l’encre et bois gravés pointent le maintien de l’extrême pauvreté, résultat d’une économie dominée par les marchands d’armes, qui se trouve plus souvent à l’origine des famines que les calamités naturelles.

Il s’interroge fréquemment sur la notion de progrès, indissociable de la lutte contre l’inégalité sociale, et partage l’idée d’Élisée Reclus : « Le vrai progrès est la conquête du pain et de l’instruction pour tous les hommes. » (L’homme et la terre)

En constructeur de paix, il plonge à la racine de la vie. La vraie réalité, au-delà de l’apparence, mérite toute notre attention. Le trait s’épure, va à l’essentiel, exprime le profond, l’indicible.

C’est un délicat : il ne connaît pas le plaisir d’épater les crédules par sa célébrité ou son talent. Ce qu’il aime, c’est de parler en toute simplicité avec ses amis libertaires et pacifistes.

Il revient en France en 1921, car il est toujours menacé de poursuites par l’armée belge. Installé à Paris en 1922, il développe une activité importante de graveur, peintre et aquarelliste. Il fustige à toute occasion le fanatisme patriotique et religieux.

Masereel compose en clair-obscur des bois sur les affres de La Ville (1925). Ces cent bois gravés montrent la plus extrême misère face à l’arrogance du bourgeois repu.

L’Idée, parue en 1927, était son ouvrage préféré, qui provoqua un énorme enthousiasme auprès des antinazis allemands (Thomas Mann, par exemple en raffolait) : 83 xylographies, où la vérité nue est poursuivie par la police et la justice...

La réédition en 1984 de ces gravures, qui parlent directement à des milliers d’humains, comporte une belle préface du membre de l’Union pacifiste Michel Ragon, qui y célèbre ces « histoires sans paroles, une sorte de journalisme politique dessiné ».

Frans s’engage à fond dans le mouvement antifasciste. En 1932, il participe au congrès d’Amsterdam contre la guerre et le fascisme.

« Je ne suis pas assez esthète pour me sentir satisfait de n’être qu’un artiste », disait-il.

À l’instar de nombre de ses contemporains, il se fait piéger par les « révolutionnaires » russes, et ses prises de positions lui valent d’être tenu à l’écart de toute reconnaissance officielle en France pendant des années. En 1935 et 1936, il effectue deux séjours en URSS, où le réalisme socialiste de ses gravures connaît un succès enthousiaste.

Militant actif, il devient formateur artistique au Cercle de peinture de l’Union des syndicats de la région parisienne, et part pour l’Espagne républicaine lors de la guerre civile.

En 1937, il compose les monumentales décorations murales tant pour le pavillon de la Belgique que pour celui de la Paix à l’Exposition internationale de Paris.

Quelle allégresse ! Irrécupérables même par les staliniens, que ces gravures dépouillées de fioritures, reflets du paysage social et qui en restituent toute la beauté, l’intensité, l’émotion.

Ce regard, qui paraît si simple, exige une extrême précision dans le détail : l’intelligence de la matière et de la technique prime pour cet artiste humaniste, unique et inclassable.

En juin 1940, fuyant les troupes allemandes, il s’installe à Avignon et dispose même d’un atelier au palais des Papes. Écœuré par cette deuxième guerre, il grave des « machines à émouvoir » de plus en plus fortes.

À partir de 1950, il jouit d’une notoriété internationale : il obtient le Grand Prix international de la gravure à la Biennale de Venise. Il est nommé membre de l’Académie royale de Belgique. Il expose jusqu’en Chine, où son travail rejoint celui des artisans locaux.

Hérissée par le choc du noir dépaysement, l’imagination se réveille, balaie toute hiérarchie, tout niveau de valeur. Elle retrouve la fraîcheur, répare notre vision gâchée par tant de certitudes caporalistes, de doctrines serviles, de maniérismes académiques, de lâchetés quotidiennes. Son éclairage en noir renvoie à celui de Soulages (UP no 422).

Il déserte définitivement le pacifisme le

3 janvier 1972, à Avignon, non sans nous laisser un héritage mémorable.

Frans Masereel a illustré des livres de Victor Hugo, Baudelaire, Charles de Coster, Walt Whitman, Tolstoï, Tagore, Vildrac, Maeterlinck, Duhamel, Oscar Wilde, Auguste Vermeylen, Montherlant, Kipling, etc.

À chacun d’agir pour la paix, en tant qu’homme fait du même bois !

Moris Leau-Déviant

Actus



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