Décembre et Meuse
Article mis en ligne le 20 janvier 2018
dernière modification le 23 janvier 2018

par GY
Imprimer logo imprimer

La trêve hivernale qu’ils appellent ça. On n’a plus le droit de mettre à la rue les malheureux locataires qui ne peuvent pas enrichir leur proprio. Ils sont couverts pour l’hiver. Encore faut-il qu’ils aient un toit, certains n’en ont pas du tout, hiver ou pas. Alors, leur proprio, eux, c’est la rue. On a beau dire qu’« aujourd’hui, on n’a plus le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid ». Tu parles. Coluche est mort, et l’on meurt toujours dans la rue. Pas de trêve dans les caniveaux. Le Pouvoir, c’est pas dans la rue, comme disent les potes en tas de tous les pouvoirs dits légitimes. Alors la rue, tu penses bien… qu’elle crève ! Dans le cani­veau, le bas niveau. Comme on mourait, il y a cent ans, dans les tran­chées. Et pas seulement des rigueurs de l’hiver. Là aussi, ils avaient fait des trêves. Trêve hivernale. Trêve de Noël. Stille Nacht. On chantait, paraît-il, dans les tranchées. On chantait en allemand, l’écho répondait en français, l’unisson était beau. Les Merry Christmas rejoignaient les Frohe Wei­nachten, les­quels, plus loin, attiraient les Joyeux Noël. Chorale trilingue, triple entente, triple alliance, union ô combien sacrée, Beet­ho­ven s’agitait dans sa tombe « pompompompom… laissez-moi sortir muss es sein, es muss sein, il manque une voix à mon dernier quatuor ; que la musique soit franco-allemande-anglaise et russe, laissez-moi sortir… » Quatre voix, quatre partitions, quatre parties d’unisson : c’était la trêve à quatre feuilles, le plus beau des porte-bonheur.
C’était l’occasion rêvée, l’occasion trêvée, l’occasion de ne plus crever. Enfin Noël aurait un sens, la Fraternité, Bruder­lichkeit, Brotherness, chantons, dansons, concrétisons l’Hymne à la Joie… Friedens­gesang, chanson de Paix… La Paix était entre les mains de ces soldats, ennemis d’hier, haine omise en ce jour de trêve. Ils parlaient, ils chantaient, ils dansaient. Dans la même langue, la même seconde langue, la même expression spontanée, langue commune à Molière, à Shake­speare, à Schiller, la langue musicale, langue de l’amitié, de la fête, contraire de la dé-fête, langue de Fraternité. Ou­blié l’uniforme, oubliés les ordres, oubliées les lignes, les insignes, les indignes. De la magie, plus de Maginot. Lebel et la bête, c’est fini. Ç’aurait pu finir là… Ç’aurait pu ! Muss es sein !

Mais ils sont restés sourds aux appels de Ludwig

Ce ne fut qu’une trêve, une brève trêve, un intermède, une récréation ; il fallut regagner les rangs, ein zwei, un’ deux, reprenez vos outils, la boucherie n’attend pas. Et ce bref échange d’humanité laissait la place à l’échange de pruneaux, alors que… la musique adoucit les meurtres. « Excepté toutefois les marches militaires », me souffle l’Ancêtre de Tonton Georges, qui savait bien déjà qu’« au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi, mieux vaut attendre un peu qu’on le change en ami, mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans la main / Mieux vaut toujours remettre une salve à demain… » Mais oui, ce n’était qu’une trêve. Ce n’était qu’un rêve. Tout comme la trêve hivernale qui interdit aux proprios de balancer à la rue les salauds de pôv’ qui savent même pas payer.
Et le Père Noël, qu’est-ce qu’y fout dans tout ça ? On finirait par croire les rumeurs. Lui aussi ce serait une ordure ? Allons donc !
Lui aussi pourrait faire la trêve de Noël. Il le mérite. Ils le méritent. Pas le droit de lâcher, en pleine nuit d’hiver, un vieillard. Je fais grève, j’attends le printemps. Trêve et Grève. C’est toujours mieux que mar­che ou crève. Il paraît qu’il n’y aura pas, trouillomètre oblige, de marché de Noël parisien cette année. Pas de marché de Noël. Est-ce à dire qu’il n’y aura pas de marchés, pas de marchands, pas de commercialisation de cette fête des enfants, de cette fête universelle, de cet­te fête qui devrait être faite pour s’amu­ser, chanter, danser, joyeunoellement. Plus de Sambre et Meuse, que Décembre émeuve, que Décembre en Meute, que Décembre amuse, en Muse, en Musique. Es muss sein ? Yes, we can. Et que Dé­cem­bre amène, au-delà de la trêve, du rêve ininterrompu.
Et tant qu’à faire des trêves, tant qu’à faire des rêves, qu’elles et ils se prolongent, jusqu’au printemps, jusqu’au plus tard, jusqu’à l’hiver suivant et tournent les manèges. Et dans tous les domaines, on devrait déclarer la trêve illimitée. Trêve de tout, sauf de plaisanterie, restons sérieux, trêve de Pouvoir, trêve de militaires, trêve de ministères, trêve de magistères, trêve de mystère, de clystère, de cautère, de jambe de bois, et si l’on pouvait imposer une trêve à la bêtise, sous quelque uniforme qu’elle se manifeste, fût-il civil, Noël aurait alors un sens.
Dans Trêve, il y a Rêve, de trêve à rêve il n’y a qu’un « T », il n’y a qu’un temps, question de temps, le temps d’une saison peut-être, comme de hivernal à vernal il n’y a qu’un « Hi », qu’un rire, qu’un cri de joie, de bonheur, de bonne heure ; et vu qu’à l’hiver succède le prin­temps, cette trêve hivernale pourrait bien devenir une trêve vernale, une trêve annuelle et non plus saisonnière, une trêve perpétuelle en quelque sorte. Après le Père Noël, créons le père pétuel. Et puisque Trêve il y a, trêvons, trêvons, qu’un chant apure leur rêve de couillons !
Allez, Joyeux Noël à tous, à toutes ainsi qu’aux autres, et désarmons tous les marchands. À l’an prochain.

Yves Le Car Provisoire

Actus

Dans la même rubrique

Févrions
le 22 janvier 2018 par GY
Donald au pays du matin calme
le 1er novembre 2017 par GY
Que la lumière choie
le 26 mai 2017 par GY
La manip fourtout
le 9 décembre 2016 par GY
Salade en novembre
le 1er novembre 2016 par GY
2016  : les Univers Cités Datées
le 31 octobre 2016 par GY


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.79.33