Monsieur le Président, je vous fais une lettre que vous lirez peut-être...
Article mis en ligne le 16 novembre 2015
dernière modification le 23 novembre 2015

par GY
Imprimer logo imprimer

Une fois de plus, le discours entendu vend la guerre comme inévitable, comme une fatalité.
Une fois de plus, il met l’accent sur le fait que nous sommes les gentils, les victimes, les blessés, les morts.
Une fois de plus, il désigne les barbares, les mauvais, les damnés ; ceux qu’il faut éradiquer pour que nous puissions vivre dans un monde idéal.
Une fois de plus, il dit que la paix est au prix de la guerre !

Les Français découvrent, une fois de plus, que leur pays n’est pas dans une bulle protégée du reste du monde et que les guerres d’ailleurs peuvent faire des morts ici aussi. Que le journal de 20 heures, ce n’est pas toujours là-bas.
Les terroristes sont des barbares, des criminels, c’est certain. Ils ne peuvent en aucun cas être regardés comme des soldats défendant une cause qui leur semble juste. Ce n’est pas possible puisqu’ils ne sont pas dans notre camp qui est, par essence, celui de la justice et du droit.

Un soldat est quelqu’un de respectable, voyons, surtout quand il porte l’uniforme de la France, et qu’il respecte les "lois" de la guerre, les conventions internationales et le rapport d’Amnesty International, qu’il ne manque pas de lire dès qu’il a une minute de repos. Nos soldats à nous tuent en douceur, jamais de civils (ils leur font des vaccins et des pansements), ne se trompent jamais de cibles, n’organisent jamais de réseau de prostitution (y compris d’enfants) en Afrique, ne pratiquent jamais de mauvais traitements, de viols ou de tortures. Ils constituent le vaillant rempart de nos démocraties et de nos libertés, et la poignée de mécréants qui pensent autrement sont des imbéciles qui ne réalisent pas qu’ils doivent leurs libertés fondamentales à leur sacrifice. Plus que des imbéciles : des mécréants, car il s’agit bien de foi ; foi dans une institution, l’armée ; dans une idéologie : la patrie (celle des droits de l’homme en plus !). Ce manque de foi n’en fait-il pas les complices objectifs des terroristes ? À l’heure de l’union sacrée, ne serait-il pas bon de les traiter comme tels et de les enfermer ?
Fabriquer et vendre des armes ne participe en rien aux guerres. Il ne s’agit là que de commerce. Quand la France vend des avions de guerre (pas de tourisme) à des pays qui s’en servent pour mâter leur opposition, qu’elle soit démocratique ou pas, elle ne leur dit pas de s’en servir ou d’appuyer sur la gâchette. De la même manière, quand un constructeur d’automobiles vous vend une voiture et vous donne la clef de contact, il ne vous donne pas le moyen de rouler sur la route ni d’effectuer des déplacements avec : il vous vend un objet d’art décoratif pour votre salon ou votre jardin !

Bachar el-Assad est un dictateur suffisamment fréquentable (plus en tout cas que les réfugiés syriens a priori) pour être un allié potentiel de la France, jusqu’à ce qu’il ne lui serve plus et qu’elle puisse s’en débarrasser comme elle l’a fait avec Kadhafi, comme elle le fera un jour avec Idriss Déby, dictateur tchadien, aujourd’hui son ami et allié notamment au Mali (avec 140 000 soldats déployés). L’Arabie saoudite, démocratie exemplaire qui est à l’origine de l’islamisme le plus radical et ne cesse de l’alimenter financièrement et idéologiquement, est notre alliée.

Ces gens-là ne sont pas des barbares ou des criminels, ce sont des alliés ou des chefs d’États tout à fait respectables choisis librement par leurs populations et qui mènent une politique de rapprochement avec leurs partenaires occidentaux à des fins de modernisation et d’amitié entre les peuples.

On ne parlera bien sûr jamais de barbares ou de criminels quand l’État d’Israël détruit systématiquement des villages palestiniens, rase leurs champs, érige un mur plus long que celui de Berlin, emprisonne ses opposants (refuzniks) ; quand les États-Unis pratiquent et banalisent l’usage de la torture et violent l’espace aérien de ses propres alliés ; quand l’Allemagne livre des bateaux de guerre à l’Angola (Dos Santos, autre démocrate trop peu connu) qui servent à contrôler illégalement les eaux congolaises ; quand la France, en Afrique, extrait l’uranium pour faire fonctionner ses centrales nucléaires, contamine le peu d’eau potable et justifie le déplacement des populations nomades par des pouvoirs corrompus (Niger) ; sans parler de la déforestation massive au Cabinda pour isoler les populations civiles des usines pétrolifères que se partagent les États-Unis, la France et d’autres (Brésil, Chine). Et du coltan au Kivu (Congo Kinshasa), et des bois précieux, des diamants, etc. etc. etc. Le monde a une triste gueule et il devient difficile d’y trouver la lumière ; en tout cas d’y distinguer les bons des méchants. On y compte surtout des victimes de tout cela, comme cette nuit du 13 novembre ; comme en janvier dernier ; comme un certain 11 septembre (qu’il s’agisse de celui de 2001 ou celui de 1973), comme tant d’autres dates qui me hantent et me brûlent la tête.

Les bombes explosent toujours dans des lieux publics : métro, gare, cafés, immeubles, rues, boîtes de nuit... Jamais les banques, les usines d’armement, les palais présidentiels. Sont-ils trop bien gardés ? Difficiles à atteindre ? Ou bien, sur l’échiquier du pouvoir, les puissants ne se visent-ils jamais entre eux ?
L’argent est le nerf de la guerre, chacun sait cela. Daech, comme toute armée, a besoin d’une logistique d’autant plus importante que son territoire conquis s’étend. Il lui faut de l’essence, de la nourriture, des soins, des outils informatiques et, bien sur, des véhicules de combat, des armes et leurs munitions. Il dispose de tout cela, mais d’aucune usine d’armement (par exemple). Alors, comment se procure-t-il son arsenal ? En l’achetant bien évidemment. Transporte-t-il des coffres avec des lingots d’or ? À dos de dromadaires pourquoi pas ! Non, bien sûr : il dispose de coffres dans des banques comme tous les États, islamiques ou pas. Où sont ces comptes ? Ne seraient-ils pas au même endroit que ceux des autres nations, de préférence dans des paradis fiscaux : Suisse (comme Hitler en son temps ; ah la discrétion des banquiers suisses !), Luxembourg, Monaco, pour les plus proches de nous. Des armées sont-elles en marche pour aller dans ces beaux pays démocratiques couper les vivres à l’EI ? Ces pays où il fait bon vivre ont-ils été sommés de livrer les sommes d’argent qui permettent à Daech d’équiper ses troupes ? Non, bien sûr, ce serait indécent. On ne fait pas ça entre gens fréquentables. Il n’y a pas de barbares en Suisse, ni de criminels ni de terroristes. Il y a seulement d’honnêtes citoyens qui font du commerce et offrent leurs services.

Et en France ? Pourquoi ne dirions-nous pas merci aux terroristes, puisque sur le corps encore chaud des victimes du vendredi 13 novembre, les politiques les plus belliqueux faisaient déjà commerce de voix pour les prochaines élections en l’absence de toute décence ! Puisque sur les dépouilles de nos amis de Charlie, Dassault n’a jamais autant vendu de Rafale grâce à son représentant de commerce Hollande ! Les bourses montent, l’armée recrute à nouveau, son budget est revu à la hausse, et les entreprises de vidéosurveillance crient "vive la peur" qui nous enrichit ! Qu’importe que les peuples et les libertés individuelles en soient victimes, les usines tournent et les marchands se frottent les mains. Pas seulement les vendeurs d’armes mais aussi les laboratoires pharmaceutiques et le BTP. Il faut, ou faudra bien, panser les plaies de la guerre. Car, ne s’agit-il pas tout simplement de commerce dans tout ça ?

« Pour que le désespoir même se vende ; il suffit d’en trouver la formule ! Qui donc inventera le désespoir ? » (Léo Ferré)

Quand à penser ce qui cause les guerres et nos moyens de ne plus en être complice, à lire/écouter les médias et les politiques, ce n’est pas pour demain. Cela ne devra-t-il pas venir des peuples eux-mêmes et non de leurs dirigeants ? Peut-être que la solution à notre impuissance est d’arrêter le nucléaire ? Cesser de gaspiller des produits à base d’hydrocarbures ? D’acheter de grosses bagnoles ? De changer régulièrement d’i-pad, de tablettes, etc. pour être à la mode, à la pointe ? De préférer être au chômage que de se lever le matin pour créer, inventer, fabriquer, vendre des armes ? Être acteur de la politique, conscient et responsable et non se décharger de notre pouvoir tous les cinq ou six ans pour pouvoir venir dire après « qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? »

Les chefs d’États n’ont plus le communisme et l’Union soviétique pour justifier le partage du monde d’hier. Ils ont maintenant l’organisation État islamique pour justifier la mise en coupe réglée du monde d’aujourd’hui. En sortirons-nous jamais un jour ? Cette bipolarisation du monde pour entretenir un état de guerre permanent, qui profite à certains et nuit au plus grand nombre et à la planète entière ? Je ne sais pas. Il me semble que, comme toujours, quand la guerre est là (a-t-elle jamais cessé d’être présente ?), il est trop tard et il ne nous reste plus qu’à choisir notre posture face aux évènements. Demandez-moi d’être infirmier ou médecin, demandez-moi de déblayer les décombres avec mes mains, demandez-moi d’ouvrir ma porte à tous les réfugiés. Mais ne me demandez pas d’être ou de cautionner des soldats, quel que soit leur drapeau, moi dont le métier fut de planter des arbres et non des barbelés. Ma posture, pour inconfortable qu’elle soit (et insatisfaisante), je la confirme par ces mots empruntés à un autre : monsieur le président, je vous fais une lettre...

Pascal Dereudre

Actus

Dans la même rubrique

0 | 15

Mutins !
le 2 décembre 2017 par GY
Cadeau de Noël
le 2 décembre 2017 par GY
Les causeries mensuelles du CIRA
le 1er décembre 2017 par GY
Journée internationale des prisonniers pour la paix
le 21 novembre 2017 par GY
Soutien aux prisonniers pour la paix
le 21 novembre 2017 par GY
La Fanfare du loup joue son ode pacifique
le 18 octobre 2017 par GY
L’ORCHESTRE en SURSIS
le 18 octobre 2017 par GY
Récital de Fanchon DAEMERS
le 5 octobre 2017 par GY
La Bombe
le 9 février 2017 par GY
Dictionnaire Maitron des anarchistes
le 25 janvier 2017 par GY
Au Sommaire de Alerte Otan n°63
le 25 janvier 2017 par GY
Gaston au-delà de Lagaffe
le 25 janvier 2017 par GY
Pour une Belgique sans armes nucléaires : Nuke-Free Zone !
le 25 janvier 2017 par GY
Forum Léo Ferré
le 12 décembre 2016 par GY
100 ans et toutes ses plumes !
le 27 septembre 2016 par GY


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.79.33