Du Viol comme arme de guerre
Article mis en ligne le 24 février 2015
dernière modification le 23 février 2015

par la webmestre
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Karima Guenivet dans son livre de référence Violences sexuelles La nouvelle arme de guerre (Éditions Michalon, 18,29 €, dont le texte ci-dessous est adapté) précise que les femmes représentent 70 % des victimes civiles des derniers conflits, qu’elles constituent près de 80 % des réfugiés. D’après un document de l’ONU, 14 millions de femmes sont les cibles privilégiées de la violence sexuelle. Or, la guerre, la militarisation massive des sociétés et l’esprit de défense ne sont pas une fatalité. Leur sous-produit, le viol reste accepté par toutes les forces armées, puisque pratiqué à grande échelle. La stratégie de l’homme des casernes vise l’intimidation, l’humiliation, la souillure, la destruction du prétendu ennemi. Pour accroître la terreur, la femme est utilisée comme un champ de bataille : mutilation, viol, esclavage sexuel, grossesse forcée… Il s’agit là de véritables armes de guerre.

En 1993, la Bosnie, en 1994, le Rwanda, l’Algérie depuis le djihad, ont vu prospérer des camps de viols et d’enfantement. La matrice sert au repos du pénis-fusil ainsi qu’à la fécondation en empêchant tout avortement. Le viol est médiatisé de façon manichéenne pour mieux justifier la poursuite du conflit. La propagande joue sur la haine de l’autre et appelle la cruauté qu’elle fabrique de toute pièce. Le discours nationaliste sur la démographie galopante de l’adversaire, devient rapidement raciste. Il justifie la purification raciale et fait de la procréation une obligation patriotique.
Pour obtenir le soutien de l’opinion publique sur son offensive au Kosovo, l’Otan a mis en avant le nettoyage ethnique et les viols massifs.

Véronique Nahoum-Grappe, journaliste, signale que les armées détruisent pour reconstruire : la souillure du viol ne veut pas la mort de l’autre mais défaire sa naissance et, en amont, recommencer sa conception en remplaçant cet autre collectif génétique par soi.

Le bordel militaire a été institutionnalisé au XXe siècle. L’esclavage sexuel des femmes, seule solution pour rester en vie, apparaît sur une grande échelle en Europe et en Asie pendant les deux guerres mondiales. Les femmes de « confort » ont été étouffées au sein même des camps de concentration des nazis.

Partout, la présence de soldats est synonyme de prostitution : les prétendues forces de maintien de la paix au Kosovo, en Bosnie (500 bordels ouverts depuis la guerre) et partout ailleurs font prospérer les réseaux locaux, largement alimentés par le détournement de l’aide humanitaire. Dans les armées de « libération », le combattant devient proxénète pour acheter du matériel de guerre.

Psychologiquement parlant, le fait de vendre sa peau, pour un militaire, s’assimile à la prostitution et explique l’absence de réprobation du maquereautage, qui participe à la même démarche de soumission et d’avilissement.

Militarisme, misogynie et viol, devenus synonymes, engendrent une perversion des pulsions agressives et déclenchent les hostilités contre les populations civiles.

Une statistique officielle du département de la Défense aux États-Unis constate que 23 femmes militaires sur 1 000 subissent des violences. Le sort des femmes engagées de moins de cinquante ans est pire : une sur quatre affirme avoir subi des violences de la part de ses collègues masculins.

Dans ces conditions, la parité dans le sale métier des armes semble une vaste tromperie que devrait dénoncer tous les mouvements féministes. Pour celles et ceux qui sont engagés dans les campagnes pacifistes et antimilitaristes, la logique de ce type de revendication paritaire relève de l’absurde : faut-il, pour paraître libérée, s’engager dans les professions les plus répressives, dont la vocation est de violer tous les droits humains et d’empêcher toutes formes d’émancipation ?

Les femmes forment plus de 10 % des effectifs militaires en France. Elles sont présentes jusque dans les corps les plus fermés tels la légion étrangère ou les commandos homicides (seuls les sous-marins leur resteraient interdits par l’État major).

L’évolution technologique des armes légères, leur simplification extrême, leur prolifération, leur faible coût, contribuent à la féminisation des troupes partout dans le monde.
Avec l’exemple récent de la guerre en Afghanistan (où le simple fait d’être femme est cause d’oppression, voir UP février 2002), les populations civiles sont considérées comme une source de revenus par des militaires, véritables bandits en armes, qui décuplent leur agressivité par l’absorption d’alcools ou de drogues, pour capter les aides, piller et violer sans vergogne.

Impérialisme génétique ou féminicide

Analysant les viols massifs, Ruth Seiferta affirme que : si le but est de détruire la culture, les femmes sont la cible principale, par leur poids dans la transmission culturelle et par leur importance dans la structure familiale. Dans les guerres sales, l’important n’est pas la conquête de l’autre armée, mais la destruction qui en est le point stratégique.

Pour tuer, les mines, les armes classiques ou chimiques suffisent largement. Mais il s’agit désormais pour les gens d’armes de faire du mal de manière collective et à long terme.

En 1992, Radhika Coomasramy, rapporteur spécial de l’ONU définit cet acte d’anéantissement global des humains : c’est l’introduction par la force, la contrainte ou la violence d’un objet quelconque, y compris mais pas exclusivement un pénis, dans la bouche, le vagin ou dans l’anus de la victime, celle-ci pouvant être aussi bien un homme qu’une femme.

Les mutilations génitales (ablation des testicules, du clitoris, des lèvres, suture de la vulve) les amputations du nez, des doigts, des bras visent à marquer définitivement l’humiliation dans la chair. Ces pratiques de l’avilissement, voulues, décidées et conscientes, figurent au catalogue des techniques de coopérations militaires des états majors, dans le cadre de la généralisation de la terreur politique. Le viril général Paul Aussaresses peut se croire un simple artisan précurseur en matière de tortures.

En 1993, au Rwanda, les armes étaient revendues par l’entourage présidentiel aux États voyous. D’où l’usage immodéré des machettes. Il fallait viser la nuque, le front, les tendons et les poignets, pour empêcher « l’adversaire » de se servir d’un fusil ou de fuir. Environ 500 000 femmes y ont été torturées, violées, mutilées et massacrées.

Dans le chaos total de ce génocide orchestré avec l’aide de l’armée française, pratiquement toutes les jeunes femmes survivantes ont été « kubohoza » (littéralement aidées à leur libération !). Des fillettes de deux ans et des femmes de plus de cinquante ans figurent parmi les victimes. En cas de plainte, elles sont à nouveau violées par les autorités. Ces rituels macabres servent plus à défigurer et souiller, enlever la beauté et la capacité d’enfanter, qu’à donner la mort.

En Bosnie, le viol était régulièrement utilisé lors des interrogatoires. Les femmes étaient ensuite obligées de servir de prostituées dans les bordels, mises gratuitement à la disposition des soldats.

Une habitante de Brcko raconte un camp de viols, en 1992 et 1993, où les Serbes leur attribuaient des numéros. Elles y étaient plus de 1 800, violées plusieurs fois par jour au gré des envies de leurs gardiens. Humiliées, insultées, frappées, elles sont parfois tuées. Paradoxalement, elles reçoivent régulièrement la visite de gynécologues. Celles qui sont enceintes se trouvent isolées, montrées en exemple et bénéficient de petits privilèges jusqu’à leur septième mois de grossesse. Elles sont alors relâchées par leurs gardes, assurés qu’elles donneront bien naissance à un petit Tchetnik.

En Algérie, une déclaration de mars 1994 du Groupe islamique armé (GIA) désigne toutes les femmes non voilées comme des cibles militaires potentielles. Les « guerriers de Dieu » violent sous couvert de mariages temporaires et forcés. Les escadrons de la mort de l’armée et les forces de sécurité ne s’embarrassent même pas de ces alibis dérisoires. Le corps des femmes violées et égorgées sert à vendre une politique. Le prophète a dit que toute violence commise contre une femme est le signe d’un homme rempli de bassesse et de médiocrité. Au contraire, la douceur et le respect sont l’expression de la noblesse. Piètre purification religieuse donc que celle de ces soi-disant intégristes musulmans.

Après l’accouchement, elles restent marquées à jamais, car le bébé leur rappelle constamment la honte et leurs cauchemars. Elles choisissent souvent de les abandonner ou pire.

Betsy Apple, dans son étude de 1998 École pour le viol, rappelle que le sport favori des soldats mobilisés au Timor Oriental était de violer collectivement les femmes devant leur mari et leurs enfants, quand les fils n’étaient pas forcés de les violer à leur tour. La honte et la déstructuration profonde de l’individu augmentent encore plus du fait que le crime a été perpétré devant témoins (la famille, le village…). Cette nouvelle arme suppose qu’il y ait un processus de reconnaissance, un chantage permanent.

D’où la nécessité, lors de ces abus sexuels à répétition, de la présence du public et de proches, qui ont pu convoiter la victime.

Certains de ces bourreaux connaissant leur maladie se sont servis du virus du sida comme une arme.

Parler, c’est se donner le droit de désigner le coupable, donc de s’affranchir du sentiment de culpabilité et de honte. (Karima GUENIVET)

Les jeunes filles violées alors qu’elles étaient vierges pensent qu’aucun homme ne voudra plus jamais d’elles. Il leur est impossible d’envisager une relation normale ou de se projeter dans un quelconque avenir. L’horreur engendre l’absurde : ces femmes se sentent coupables et non victimes. Elles se demandent pourquoi elles ont survécu quand tant d’autres sont mortes. Elles se disent qu’elles ont été laissées en vie car elles se sont laisser violer.

Cette souffrance se traduit par des cauchemars, aménorrhées, maladies à répétition, phobie du contact physique, frigidité… Le silence s’impose comme une quasi-obligation à cause du carcan dans lequel vivent ces femmes, alors que seule la parole pourrait aider. Elle permettrait d’évoquer les scènes, de pleurer, d’exprimer ses émotions, sa haine.

Diane Kolnikoff, psychothérapeute de l’association Primo Levi, explique que : parler c’est se séparer des tortures que l’on a subies, pour vivre « avec » le viol et non plus « dans » le viol.

Le droit reflète l’évolution des violences. L’inscription du viol comme un crime contre l’humanité par la Cour pénale internationale procure aux victimes un cadre juridique qui donne reconnaissance et considération. Nommer le crime, désigner la victime est un premier pas vers la déculpabilisation. Le processus de guérison consiste aussi à dire non, vous n’êtes pas coupables de ce que vous avez vécu et oui votre condition va changer, oui, vous pouvez espérer.

Comme le disait avant 1914 le grand individualiste Han Ryner, il est indispensable d’affirmer sa souveraineté en toutes circonstances sur son propre corps et prendre en main son avenir.

Merci à Karima Guenivet de rappeler si opportunément qu’il est de notre pouvoir de mettre fin à l’indifférence, qui ajoute au martyr de toutes ces femmes souffrant en silence dans le monde.

Albert LOUVRIER

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Tabou en Algérie

« De toutes les exactions commises par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, le viol est la plus cachée, la plus obstinément tue depuis quarante ans […] Il apparaît que, loin d’avoir constitué de simples « dépassements », les viols sur les femmes ont eu un caractère massif en Algérie entre 1954 et 1962 ». Ainsi un soldat aurait assisté à une centaine de viols en l’espace de dix mois, en 1961, dans la villa Susini, connue comme centre d’interrogatoire et de tortures de l’armée.

Florence BeaugÉ in Le Monde du 12 octobre, cité par Silence n°278.

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Centre Primo Levi

Le Centre Primo-Levi s’est ouvert à Paris, en mai 1995. Il comporte des médecins, des psychothérapeutes, des psychiatres, une kinésithérapeute, une assistante sociale, des interprètes et des juristes. Cette équipe pluridisciplinaire vient en aide aux nombreuses victimes de la torture et de la violence politique.
Des hommes et des femmes tentent d’affronter les souffrances qu’ils ont endurées et de l’exprimer oralement, car bien souvent c’est le corps qui parle : « Si on n’entend pas ces symptômes, on est dans la répétition du silence – ce silence des victimes, qui est l’atout fondamental des bourreaux et des dictateurs ».

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