L’actualité du pacifisme de Jean Giono
Article mis en ligne le 10 novembre 2014
dernière modification le 7 mai 2016

par GY
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« Je ne peux pas oublier la guerre. L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi.
Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque. »
Cette citation de Jean Giono, extraite de Refus d’obéissance,
ouvrait les Rencontres Giono 2014, sur le thème : « Giono revient de guerre… »

L’Association des amis de Jean Giono, présidée par Jacques Mény, a invité l’Union pacifiste à assister, du 31 juillet au 4 août, aux différentes rencontres cultu­relles qui ont été suivies par un public nombreux et fidèle.
Nous avons apprécié les lectures émouvantes des textes pacifistes de Jean Giono et, en particulier, celle du Grand Troupeau par Bruno Raffaelli, sociétaire de la Comédie-Française, les projections de films comme Ivan Ivanovitch Kossiakoff de Fabrice Cazeneuve (qui raconte l’histoire tragique d’un soldat russe rencontré par Giono pendant la guerre de 14), les conférences des universitaires spécialistes de son œuvre, les concerts et l’accueil, toujours chaleureux, de Sylvie Giono, dans le jardin du Paraïs, maison historique de la famille.
Nous étions deux représentants du pacifisme intégral : Jimmy Annet et moi. J’ai participé à la table ronde intitulée : « Giono pacifiste ». J’ai précisé que, à l’Union pacifiste, nous adhérons à la dé­claration que l’écrivain faisait en 1937 dans une auberge de jeunesse : « Il n’y a qu’un seul moyen de construire la paix, c’est de détruire l’armée, le militaire, le soldat, tous les soldats “rouges et blancs”, car le vrai métier du soldat n’est pas de défendre la population, il est de tuer. »
J’ai ajouté la phrase prononcée par Bernard Clavel dans un entretien ac­cordé à Patrick Pécherot et publiée dans un numéro de l’UP de 1986 : « On ne peut pas être véritablement pacifiste sans être antimilitariste. On ne peut pas souhaiter la paix et vouloir astiquer tous les jours l’outil qui va servir à faire la guerre. »
J’ai ainsi montré que le pacifisme intégral inspirait l’esprit de ces deux grandes plumes : Jean Giono et Bernard Clavel.
Lycéen à Manosque, dans les années 1960, et correspondant d’une revue artistique italienne, je souhaitais rencontrer Jean, qui était mon voisin. Mais je n’osais pas frapper à la porte de sa maison. C’est Jean Molinier, compagnon charpentier, poète et ami de l’écrivain, qui m’a encouragé à lui rendre visite. J’ai été très bien accueilli, alors qu’il était plongé dans l’écriture du Désastre de Pavie. Étudiant en langue italienne, j’ai eu la chance ensuite de poursuivre des échanges avec lui. Nous parlions de la littérature, mais aussi de l’actualité : la guerre d’Algérie, le centre nucléaire de Cadarache, les missiles du plateau d’Albion…
Certains pensent que Giono avait renoncé à ses idées pacifistes après ses emprisonnements. J’ai alors rappelé cette phrase de Bernard Clavel, au sujet du tract « Paix immédiate » de Louis Lecoin, en 1939, phrase publiée dans le livre Giono L’Enchanteur, recueil de textes réunis par Mireille Sacotte après le colloque à la BNF, en 1995 : « On a voulu salir ensuite Giono en affirmant qu’il avait signé ce texte, puis, lâchement, repris sa signature. Je tiens la vérité de Louis Lecoin lui-même, qui m’a rapporté ceci : “Quand je me suis présenté au Conta­dour, on m’a appris que Giono avait été arrêté et qu’il était impossible de communiquer avec lui. Mais, ayant lu le texte, ses proches m’ont déclaré : “S’il était là, vous savez bien qu’il signerait. Vous pouvez ajouter son nom à la liste.” Le tract a été imprimé avec le nom de Giono. Quand le juge d’instruction a montré ce tract à Giono et lui a demandé s’il avait signé, Giono, que personne n’avait pu joindre, a déclaré : “Non, je n’ai pas si­gné”, et il s’est empressé d’ajouter, “mais si on me l’avait présenté, je l’aurais signé.” »
En 1947, Louis Lecoin dédicace son livre, De prison en prison, à Jean Giono, et ce dernier accepte d’être dans le Comité de secours aux objecteurs avec André Breton, Bernard Buffet et Albert Camus. Lucien Jacques aide aussi P’tit Louis à recueillir de l’argent pour lancer son journal Liberté en lui obtenant des tableaux de peintres célèbres.
En 1949, Yves Salgues, écrivain, ami de Gide et de Camus, fait une enquête sur l’objection de conscience pour Paris-Match. Il présente Jean-Bernard Moreau, catholique, étudiant à l’École des hautes études en sciences sociales, qui refuse d’être soldat et a été condamné à un an de prison. Il demande l’avis de plusieurs intellectuels sur l’objection de conscien­ce. Certains se prononcent contre : Jean Paulhan ou Marcel Jouhandeau, d’autres se prononcent pour : Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Jean Cocteau et Jean Giono qui déclare :
«  L’objection de conscience devant toutes les disciplines est le premier droit de l’homme et son premier devoir. C’est essentiellement par l’exercice de ce droit, par l’attitude de ce devoir que l’homme établit et affirme sa noblesse… Quant à moi, j’ai parcouru les routes de Provence en déchirant les affiches de mobilisation posées sur les platanes. J’ai été enfermé au château d’If pour rébellion pacifiste et j’y serais resté longtemps, sans doute, sans les étudiants américains qui ont protesté… Je connais trop la guerre pour ne pas faire bloc avec tous ceux qui élèvent contre elle une protestation, aussi frêle soit-elle… Je suis toujours prêt à écrire un nouveau Refus d’obéissance et à le signer. »
Malgré la qualité des Écrits pacifistes, réédités cette année en livre de poche et relus au cours des Rencontres, certains pensent encore que Giono a renoncé à ses engagements après ses deux em­pri­son­nements en 1939 et en 1944. J’ai donc rappelé ses prises de position contre l’ins­tallation du Centre nucléaire de Cadara­che (Bouches-du-Rhône, 1961), contre le camp militaire de Canjuers (Var, 1963) et contre les missiles du plateau d’Albion (Alpes-de-Haute-Provence, 1965).
Jean Giono, décédé en 1970, était un peu découragé, à la fin de sa vie, par les échecs des pacifistes face aux militaires et aux pro-nucléaires, mais de belles réussites allaient se produire ensuite.
Il faut rappeler d’abord la lutte victorieuse contre l’extension du camp militaire du Larzac. Édouard Schalchli, auteur d’une thèse sur la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix de Giono, a aussi cité la réussite des paysans du Larzac. J’ai rappelé une phrase de l’antimilita­riste José Bové, longtemps porte-parole de la Confédération paysanne : « Je suis pacifiste, non-violent, j’ai lu Gandhi, Camara et le journal de Giono… Ce journal me tire encore des larmes aux yeux. »
J’ai évoqué ensuite la réussite d’une communauté agricole qui s’est développée dans la Provence de Giono, qui a aujourd’hui plus de quarante ans et re­groupe une dizaine de fermes sur plu­sieurs continents : Longo Maï. C’est Rémi, de son vrai nom, Roland Perrot, auteur du livre RAS, adapté au cinéma par Yves Boisset, qui est à l’origine de l’installation de jeunes Européens révoltés sur les terres décrites par l’écrivain. Luc Willette, au­teur du livre, paru en 1993, Longo Maï, vingt ans d’utopie communautaire, ra­conte : « Rémi en parle à Giono qui, toujours mar­qué par l’expérience avortée de 1935, s’écrie :
– Tu es fou, tu ne vas pas refaire le Contadour ?
– Pas avec des intellos, précise Rémi. Giono réfléchit un instant.
– Alors, peut-être… ! »
Et il précise au sujet des jeunes pacifistes de Longo Maï : « Ce qu’ils cher­chent à Longo Maï ? Le bonheur pardi. Pour eux et pour tous les marginaux enfermés dans les ghettos de la misère, du ra­cisme, des dictatures, de la faim, du chômage, de la criminalité, de la solitude, du désespoir. Pas seulement les “Vraies Richesses”, mais, pour rester dans Giono, “le bonheur fou ou le bonheur des fous”. »
René Dumont, qui a préfacé le livre, écrit : « Je suis allé souvent à Limans, près de Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence. C’est le pays de Jean Giono, de Manosque et du Contadour ; l’auteur des Vraies Richesses est dans tous les esprits. J’avais rencontré Giono en 1942, quand on le condamnait un peu vite… Longo Maï, dans le fond, c’est l’histoire d’une belle utopie qui a réussi, ce qui n’est pas fréquent. »
Aujourd’hui, plusieurs historiens, com­me Rémy Cazals, André Loez ou Nicolas Offenstadt, qui travaillent sur 14-18, ont pu étudier et parler des refus de la guerre, des fusillés pour l’exemple, des mutins. Les auteurs comme Giono qui ne se sont pas contentés de décrire les horreurs de la guerre, mais qui ont exprimé leur antimilitarisme sont analysés. Des bandes des­sinées, comme celles de Tardi, ou les polars comme Tranchecaille, de notre ami Patrick Pécherot, sont cités.
Quand le Centre franco-allemand de Provence, dans un colloque du mois de juin 2014, pose la question « Le pacifisme est-il toujours d’actualité ? », nous répondons, à l’Union pacifiste, que non seulement le pacifisme est toujours vivant, mais qu’il est de plus en plus nécessaire.
En effet, notre association, section française de l’Internationale des résistants à la guerre, a participé en juillet, avec des pacifistes du monde entier, au congrès IRG du Cap (Afrique du Sud). Cette année, les historiens, particulièrement Alain Carou de la BNF, n’ont pas hésité à présenter des films et des débats sur l’antimilitarisme aux « Rendez-vous de l’histoire », de Blois, et les responsables du Forum des images, à Paris, programment en octobre 2014 un cycle de 90 films sur le thème : « Quelle connerie la guerre ! »
Les conflits actuels en Syrie, en Ukrai­ne, en Irak, en Palestine… dont la télévision expose chaque soir les images horribles suscitent le dégoût de la guerre. Mais, comme le disait déjà Runham Brown, cofondateur de l’IRG en 1921 : « Le dégoût de la guerre n’est pas la résistance à la guerre. »
Au Japon, des pacifistes s’opposent au Premier ministre qui veut changer l’article 9 de la Constitution pour favoriser, à nouveau, les interventions militaires du pays. Un citoyen s’est immolé par le feu au centre de Tokyo et des milliers de Japonais ont manifesté leur désaccord le 1er juillet 2014 devant la résidence du Premier ministre.
En Israël, des pacifistes s’opposent au massacre des Palestiniens. Michel War­schawski, pacifiste historique, écrit sur son blog, après la manifestation du 19 juillet 2014 : « Je manifeste depuis quarante-cinq ans… Mais, cette fois, j’ai eu peur… Nous étions quelques centaines à manifester au centre-ville de Jérusalem contre l’agression à Gaza, à l’appel des Combattants pour la paix. À une tren­taine de mètres de là, il y avait quelques dizaines de fascistes qui éructaient leur haine… ils me faisaient peur… Je réalisais, en fait, qu’Israël 2014 n’est plus seule­ment un État colonial qui occupe et réprime les Palestiniens, mais aussi un État fasciste, avec un ennemi intérieur contre lequel il y a de la haine. »
Aujourd’hui encore, les réactions contre les pacifistes français sont violentes comme en témoigne ce texte de François Préval, trouvé sur le site Riposte laïque, le 18 juin 2014, et intitulé : « Com­ment le pacifisme est générateur de guerre et de mort ». On peut lire : « Le pacifisme nous empêche irré­média­blement de nous défendre contre l’ennemi objectif. L’idéologie pacifiste, bien loin de favoriser la paix, la concorde et la stabilité, tend bien au contraire à préci­piter les conflits… L’Union pacifiste de France dispose de beaucoup de visibilité médiatique et de soutiens importants. »
L’auteur cite pêle-mêle Jean Jaurès, Léon Blum, Pierre Cot, Pierre Mendès-France, Sébastien Faure, Louis Lecoin, Robert Jospin, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Louis Aragon, Laurent Schwartz, Stéphane Hessel, Albert Jacquard, en oubliant Jean Giono !
Ces attaques prouvent que nous faisons encore peur aux marchands de mort et nous réconfortent dans notre en­gagement pour un désarmement unilatéral et un arrêt de toutes les guerres.
Nous devons donc saluer le courage des Amis de Jean Giono, de Jacques Mény et de Sylvie Giono, qui n’ont pas hésité à traiter un sujet longtemps resté tabou dans l’œuvre et la vie de Jean Giono et qui ont invité les « dangereux » pacifistes que nous sommes !

Bernard Baissat

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