Le « Peace Event » de Sarajevo
Article mis en ligne le 2 juillet 2014
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Du 6 au 9 juin se tenait le « Peace Event » de Sarajevo, auquel j’ai eu le bonheur de participer.

Ce congrès, ou plutôt un forum de la paix, était organisé dans Sarajevo, ville symbole s’il en est de la guerre au XXe siècle : de l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand qui déclencha la Première Guerre mondiale en 1914, au tristement célèbre siège qu’elle dut endurer pendant la guerre de Bosnie, de 1992 à 1996.

Étaient conviées des associations et organisations pacifistes ainsi que des organisations humanitaires de solidarité internationale travaillant sur la question des conflits et de leur résolution. Il n’y eut pas de véritable ligne directrice à ce forum et il ne se termina pas par une résolution. Ce fut simplement l’occasion pour 2 500 militants de la paix de tous âges et du monde entier de se rencontrer et d’échanger au cours des conférences, tables rondes, ateliers, projections, concerts et expositions qui se succédèrent pendant quatre jours. Il a régné pendant ce « Peace Event » une atmosphère fabuleuse, mélange d’émotion, de gravité et d’enthousiasme, le tout sublimé par ce qui fut, selon moi, la principale raison de sa réussite : la ville de Sarajevo elle-même, qui est une véritable merveille. Sur les 150 ateliers qui étaient proposés, je n’ai pu en suivre qu’une dizaine : voici quelques réflexions issues de trois
d’entre eux qui m’ont particulièrement marqué.

Le premier atelier portait sur la réconciliation.
Il était présenté par le Centre pourl’action non-violente de Sarajevo
(CNA http://nenasilje.org/en), qui organise des sessions de discussion entre vétérans de la guerre de Bosnie, issus de chaque camp, afin de tendre des passerelles entre les différentes mémoires communautaires. C’est un travail très difficile, tant les blessures de la guerre sont encore récentes, mais indispensable pour imaginer un futur de cohabitation sereine au sein de la Bosnie-Herzégovine. Aujourd’hui encore, deux entités mènent une existence quasi imperméable au sein de ces pays, la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la République des Serbes de Bosnie, correspondant aux deux principaux belligérants de la guerre de Bosnie. Le CNA a constitué des groupes d’échange entre des vétérans volontaires et sélectionnés, afin d’évoquer les sujets sensibles tels que le début de la guerre (les différentes parties continuent de se rejeter mutuellement la responsabilité de l’éclatement du conflit) ou les atrocités commises (ex : le massacre de Srebrenica). Après les premières discussions, le CNA a organisé des visites communes de monuments aux morts et lieux d’atrocités. C’est un travail difficile, mais les militants de la CNA sont convaincus qu’il en va du salut de leur pays.

C’était très impressionnant de discuter avec eux qui étaient, eux-mêmes, des anciens combattants, pour moi militant pacifiste français qui n’ai jamais connu ni la guerre, ni le service militaire, ni la violence.

« Making Friends With Enemies » (Se lier d’amitié avec les ennemis), le deuxième
groupe de travail portait sur la même thématique. Il était présenté conjointement par Jo Berry et Patrick Magee. Jo est la fille d’Anthony Berry, un haut responsable du parti conservateur britannique, tué dans l’attentat de l’hôtel de Brighton perpétré par l’IRA, en 1984. Patrick est un ancien activiste de l’IRA. C’est lui qui posa la bombe qui tua le père de Jo Berry. À l’occasion du processus de paix lancé en 1999, Patrick fut libéré et, peu après, contacté par Jo qui souhaitait faire de la mort de son père le point de départ
d’une démarche de réconciliation entre les anciens ennemis. Après de nombreux entretiens, ils ont réussi à créer entre eux des liens d’amitié renforcés par l’idée qu’ils oeuvraient pour les générations à venir. Un documentaire a été tourné par la BBC sur cette relation unique et, depuis quatorze ans, ils poursuivent ce dialogue et voyagent dans d’autres pays touchés par des conflits (Rwanda, Palestine…) afin de partager leur expérience. Beaucoup d’émotion lors de cet atelier et une impression d’immense dignité de la part des deux protagonistes. Patrick m’a notamment beaucoup marqué, car c’est sans doute lui qui a fait le plus dur chemin, celui qui inverse le processus de radicalisation et commence à voir dans son ennemi d’abord un être humain, puis une personne qui dispose d’une légitimité à exprimer son point de vue même s’il semble au premier abord insupportable. Très ému, il a expliqué que le plus difficile pour lui avait été de réaliser que les qualités exceptionnelles qu’il voyait en Jo étaient en partie issues de l’éducation qu’elle avait reçue de son père, et que, donc, il avait tué un homme qu’il aurait sans doute apprécié. Jo et Patrick ont créé une organisation pour soutenir leur
travail au service de la réconciliation (www.buildingbridgesforpeace.org)

Le troisième atelier portait sur l’Ukraine. La crise ukrainienne était dans nos têtes du début à la fin du « Peace Event ». En effet, quel pacifiste n’a pas été alerté, inquiété, troublé par les événements qui nous ont été rapportés ces derniers mois ? Que fait Poutine en Ukraine ? L’annexion de la Crimée ne rappelle-t-elle pas les méthodes diplomatiques du IIIe Reich avant la Seconde Guerre mondiale ? De l’autre côté, qui
étaient exactement les manifestants de Maï dan ? Quelle est la légitimité du gouvernement putschiste qui a renverséIanoukovytch ? Ses ministres issus de l’extrême
droite constituent-ils une nouvelle menace fasciste en Europe ? Les débats furent extrêmement intéressants, d’autant plus qu’était présent un professeur ukrainien, visiblement encore très troublé par les événements qui avaient secoué son pays. Que dire donc ? Pour moi qui ne comprenais strictement rien à la crise ukrainienne jusqu’alors, cela a été l’occasion de repartir avec quelques idées claires :

1/ Poutine n’est pas légitime en Ukraine, mais l’Union européenne et l’Otan non plus. Il est évident que les interventions de plus en plus vindicatives des Amé ricains et Européens en Europe de l’Est (Pologne, Géorgie, Ukraine) inquiètent Moscou. Si le budget de l’armée russe a considérablement augmenté, il reste ridicule par rapport à celui de l’Otan qui joue encore une fois un rôle de catalyseur de conflits.

2/ La diplomatie internationale est en train de prendre une mauvaise tournure, avec de moins en moins de tables rondes, véritables lieux de négociations, mais de plus en plus de dénigrement des parties adverses et d’intimidations militaires. Particulièrement, la façon dont l’Union européenne a instrumentalisé la crise ukrainienne pour renforcer, par la peur, l’adhésion de la population à l’idée de coopérer avec les Européens est particulièrement irresponsable.

3/ Le peuple ukrainien souhaite la paix, il est fatigué des crises à répétition et s’inquiète pour son économie. Ainsi, la plupart refusent de se choisir un allié et un ennemi. Ils savent le gaz russe indispensable à leur économie (quel instrument de pouvoir pour Poutine !) et ils apprécient fortement le versement d’aides venues de l’UE (pour un programme qui dépasse le milliard d’euros), même s’ils savent que celle-ci n’est pas gratuite. Le nouveau président élu est originaire du centre du pays : dans son discours inaugural, il s’est adressé en russe à la minorité russophone et a convoqué de nouvelles élections parlementaires qui devraient permettre de constituer un nouveau gouvernement sans ministres d’extrême droite, ce parti ayant obtenu moins de 2 % des votes à l’élection présidentielle. Les derniers événements montrent donc des signes d’accalmie en Ukraine, mais les pacifistes continuent de s’inquiéter de cette militarisation des relations internationales et de cette radicalisation des positions des différentes puissances. On s’est posé la question s’il s’agissait d’une nouvelle guerre froide. Non, la guerre froide était idéologique, ici nous sommes en présence de grands blocs qui s’affrontent pour conquérir des territoires où ils pourront favoriser leurs investissements, mais sans confrontation idéologique, le capitalisme financier fait consensus. En ce sens, nous nous trouvons dans une situation davantage similaire à celle de l’Europe à la veille de la Première Guerre mondiale, quand on disait déjà alors qu’il y avait tant d’intérêts économiques entre les nations qu’une guerre était désormais impossible. On sait comment cela s’est terminé, à Sarajevo justement…

Jimmy Annet

Actus



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