L’après guerre, l’entre deux guerres, et l’avant guerre
Article mis en ligne le 2 mai 2014

par la rédaction
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Non je ne vais pas vous rebattre les oreilles avec des histoires personnelles, sur ma date de naissance et vous refaire le coup de ma non entrée dans la Résistance !
Juste un mot pour vous rappeler ma date de naissance : 25 mai 1940. J’ai donc encore des images de mon enfance durant ce qu’on appelait l’après guerre, et je crois que ça peut vous être utile.

Après la seconde guerre mondiale, on répétait toujours que c’était « mieux avant guerre ». On éprouvait notamment de la nostalgie pour le papier qui enveloppait les tablettes de chocolat, dont on disait qu’il était « d’argent », pour le cuir des chaussures, qu’on qualifiait, vers 1946, de « carton bouilli », et même pour la qualité de l’électricité, qui était toujours décrite comme « plus claire avant guerre », en ce qui concernait les ampoules. Les ampoules des lampes duraient moins longtemps après la guerre. La qualité de l’air avait été supérieure, celle de l’eau également. Bref tout avait été meilleur : la messe était plus longue, le curé chantait mieux en 1939 qu’en 1945. La guerre avait détraqué le temps, on ne verrait plus des neiges comme avant, plus d’écrevisses comme avant, et la voix des gens du village se faisait plus grave. On avait rajouté trois noms sur le monument aux morts de la commune, les anciens prisonniers regrettaient vivement les femmes allemandes, et le paysage comportait lui-même des traces tangibles des bombardements, à Issoudun, et même en campagne, où rouillaient deux engins à chenilles. Ah non ! La vie était plus belle, avant guerre !

Pourtant, avant guerre (on oubliait volontairement les articles devant le mot « guerre ») personne n’avait dit qu’on était plus heureux ! C’est qu’on était dans l’après guerre et je ne peux pas me souvenir de ce qu’on disait à propos des années 30 ! On était dans l’entre deux guerres ! L’entre deux guerres, finalement, c’était bien, mais ça ne pouvait pas durer ! C’était trop beau pour être vrai ! Je me suis dit alors, que toutes ces guerres, c’étaient d’excellents points de repères. Et je commençai à regretter les anciens poilus, qui nous en racontaient de bien bonnes, à propos des tranchées. C’était autre chose, ces poilus, dont il ne subsistait qu’une paire de moustaches ! Et puis, il y avait des histoires de jambes coupées, de gueules cassées, certains montraient des preuves évidentes de leurs blessures. Je me souviens quand même de l’enthousiasme des années 40 ! Les gens se remettaient au travail dans l’allégresse !
Et puis je préférais la saccharine au sucre, et ma grand-tante me disait que c’était un péché, de parler ainsi. On oublia vite les morts et beaucoup de blessés achevèrent leur vie sur un lit d’hôpital, ou très loin dans une arrière cour. On mettait les anciens de la guerre de 14, à sécher sur des bancs, au soleil, et bientôt on ne leur manifesta plus aucun intérêt.

Au cours des repas de famille, on les oubliait au bout de la table, et ils se tenaient tranquilles. On leur parlait comme à des personnes lointaines, qui n’étaient déjà plus de ce monde, ils étaient passés de mode, les poilus. Ils se réunissaient, dans le bourg, pour fêter l’armistice et ils étaient bons pour l’orthographe. Ils étaient très pédagogiques, finalement. On apprenait à les mépriser, tout ce qu’ils disaient était démodé, ils racontaient leurs histoires en noir et blanc. Je me demandais pourquoi on les traitait aussi mal. On voyait pourtant la formule inscrite sur les monuments aux morts : « Aux enfants de la commune, la patrie reconnaissante ». De temps en temps un chien pissait sur le monument. La mode était maintenant à la bombe atomique et un certain Henri Decker chantait joyeusement « La danse atomique ». En général ils paraissaient inoffensifs, ils étaient pour la plupart résignés à n’être plus que des souvenirs immobiles sur leurs chaises, à la porte de la maison. On les bousculait un peu parce qu’ils ne marchaient pas suffisamment vite et il fallait que tout soit propre, pour la prochaine ! Quand on les voyait passer dans les « Avis Mortuaires », on disait parfois : il avait bien l’âge de faire un mort !

Cependant, les nouveaux combattants apprirent rapidement qu’ils étaient aussi entre deux guerres. Mais ça ne se voyait guère. Pourtant on recensait 55 000 chômeurs.
Et puis on ne fut pas longtemps dans cette période de paix. Très vite, ça avait commencé en Indochine, mais il fallait être volontaire. Des jeunes ordinaires, comme le professeur Choron et Alain Delon, saisis par le goût de l’aventure, virent là l’opportunité d’une croisière dans un pays dont ils supposaient qu’il regorgeait de richesses. Mon père essaya de dissuader deux de ses employés de « s’engager pour l’Indo ». Il ne réussit pas et ils en revinrent. A peu près intacts. On était dans une sorte de période bâtarde, entre deux guerres encore, et sans obligation d’y aller.

Au lycée, certains nostalgiques de l’armée, parmi les pions et les profs de gymnastique (on désignait ainsi l’Education Physique), saisis d’une fureur patriotique, nous conduisaient, au pas de charge, en direction du stade. On sentait qu’ils aimaient la vie militaire. Ils disaient « au régiment ». Heureusement je fus épargné par une famille d’anti-militaristes depuis la guerre de 70 (1870). Un héros de la bataille de Sedan, qui avait eu un œil crevé et remplacé par un œil de verre, avait acquis une certaine célébrité. Il était devenu un cas. On lui posait des questions sur son œil de verre. Est-ce qu’il voyait aussi bien avec cette nouveauté ? Il répondait : « J’y vois encore mieux qu’avec le vrai »…il ajoutait : « Forcément, à cause du verre ! »…

Et puis ce fut assez vite la guerre d’Algérie, dont personne parmi les vrais combattants n’acceptait de les classer comme tels. Sauf s’ils étaient morts.
Ce n’était pas une vraie guerre, mais une pacification, un simple maintien de l’ordre. Je reçus un premier avertissement en 1960. Et je décidai d’entreprendre des Etudes Supérieures (je ne sais pas trop à quoi, d’ailleurs) et j’eus la chance d’être admis à un premier examen. C’est donc grâce à la guerre d’Algérie que j’ai fait des études.

Je sais que c’est très immoral.

Actus



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